Brazzaville, prochaine frontière de la tech africaine ? Ce que les start-up congolaises révèlent de l'Afrique centrale de demain
Avec 100 millions de dollars de la Banque mondiale pour sa transformation numérique, une loi dédiée aux start-up et un salon tech devenu référence régionale, le Congo-Brazzaville construit discrètement un écosystème d'innovation qui pourrait surprendre.
En mai 2025, au Palais des congrès de Brazzaville, une ingénieure en robotique a présenté un incubateur néonatal intelligent destiné à réduire la mortalité des prématurés en Afrique subsaharienne. À quelques stands de là, une fintech congolaise démontrait une solution de paiement fonctionnant par SMS — sans connexion internet. Plus loin, un ERP conforme aux normes comptables OHADA, conçu entre Paris et Brazzaville, était testé en direct.
Ce n’était pas Lagos, ni Nairobi, ni Dakar. C’était le salon OSIANE, le plus grand rassemblement tech d’Afrique centrale, qui en était à sa neuvième édition. Quarante-six start-up finalistes de six pays, cinq lauréats repartant chacun avec 15 000 dollars et un billet pour VivaTech à Paris. Le bassin du Congo est en train d’entrer, sans bruit, sur la carte de l’innovation africaine.
Un cadre qui se structure
Le Congo-Brazzaville n’improvise pas. En 2019, le gouvernement a adopté la stratégie « Congo Digital 2025 » (décret n° 2019-150), articulée autour de trois piliers : e-citoyen, e-gouvernement, e-commerce. En août 2022, le Sénat a adopté la loi n° 71-2022 portant attribution du label start-up du numérique, qui prévoit des incitations concrètes : octroi gratuit du nom de domaine .cg, financement de la propriété intellectuelle, accompagnement par des incubateurs agréés, garantie bancaire.
La même année, la Banque mondiale a approuvé 100 millions de dollars pour le Projet d’accélération de la transformation numérique du Congo (PATN), axé sur la connectivité haut débit, la numérisation des services publics et les compétences digitales. L’arsenal législatif s’est étoffé : lois sur la cybersécurité, la protection des données personnelles, les transactions électroniques, la lutte contre la cybercriminalité. Et l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a été créée pour en assurer l’application.
Le cadre existe. Ce qui reste à bâtir, c’est l’écosystème de terrain.
Des start-up qui résolvent des problèmes réels
C’est précisément ce que font les start-up issues du Challenge OSIANE. Loin des pitchs théoriques, elles répondent à des contraintes spécifiquement africaines avec des solutions pensées pour un marché où le taux de bancarisation reste faible, où l’accès internet est inégal, et où les normes comptables OHADA imposent des standards locaux que les logiciels occidentaux ignorent.
Maji Technologies (Tony Fylla, 3ᵉ prix OSIANE 2025) a développé la Light Box, un module de gestion d’énergie pilotable à distance par SMS, qui fonctionne également comme routeur Wi-Fi pour les ménages. L’innovation n’est pas dans la technologie elle-même, mais dans le choix du SMS comme canal — rendant le service accessible depuis n’importe quel téléphone, y compris les plus basiques.
MoneyVerse est la première plateforme congolaise d’avances sur salaire instantanées, connectant employés, employeurs et réseaux de mobile money. Le service cible les travailleurs non bancarisés — soit la grande majorité de la population active — et permet d’obtenir jusqu’à 50 % du salaire en quelques clics, sans dossier complexe ni taux abusifs.
Kokamba, développé par Ayokai Congo (Mardoché Bikoukou, prix Jeunesse OSIANE 2025), est un ERP entièrement conforme aux normes OHADA, conçu pour révolutionner la gestion d’entreprise en Afrique francophone. La société mère, Ayokai France, compte parmi ses clients Accor, Chanel ou Rakuten — preuve que le pont technologique entre Brazzaville et Paris est déjà opérationnel.
Abiki Brokers (Bonheur Céleste Pambou) propose des assurances inclusives depuis le mobile, ciblant les personnes à faibles revenus. Et Agri-Marketplace crée des circuits courts entre producteurs agricoles et acheteurs via une plateforme numérique — un enjeu de souveraineté alimentaire dans un pays qui importe encore une grande partie de ses produits de base.
OSIANE, le VivaTech du bassin du Congo
Le salon OSIANE, cofondé par l’ONG PRATIC et l’Agence de régulation des postes et communications électroniques (ARPCE), est devenu en neuf éditions le rendez-vous tech de référence en Afrique centrale. L’édition 2025, baptisée « Bongwana » (« Transformer » en lingala), a réuni des délégations du Gabon, du Cameroun, de la Centrafrique, du Burundi, du Rwanda et de la RDC, pays invité d’honneur.
Le Challenge Startups du Bassin du Congo, temps fort du salon, a sélectionné 46 finalistes de six pays. Les cinq lauréats — dont le Congolais (RDC) Klever Menji pour son projet Genesis, et le Congolais (Brazzaville) Tony Fylla pour Maji Technologies — ont chacun reçu 15 000 dollars et une participation au salon VivaTech à Paris en juin 2025. Le ministre Léon Juste Ibombo a annoncé à cette occasion la création d’un fonds de 50 millions de FCFA pour l’incubateur de l’Université Marien Ngouabi.
La dixième édition, « Kokoba » (« Résilience »), est prévue du 2 au 5 juin 2026 au Centre de conférences de Kintélé, avec l’ambition affichée de « créer des écosystèmes à forte valeur ajoutée ».
Le contexte macro : la stabilité comme prérequis
Un écosystème tech ne naît pas dans le vide. Il a besoin de stabilité, de confiance des investisseurs et de perspectives de croissance. Sur ces trois plans, le Congo-Brazzaville présente des signaux favorables. Le pays a achevé avec succès son programme FEC avec le FMI en mars 2025, avec environ 430 millions de dollars décaissés. La dette publique, autrefois à 99 % du PIB, est sur une trajectoire descendante vers 78,7 % en 2027. L’émission obligataire de 700 millions de dollars en février 2026 témoigne de la confiance retrouvée des marchés.
La stratégie PME 2024-2028, soutenue par le PNUD, cible explicitement la transformation numérique des petites entreprises et leur positionnement dans la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). L’économiste Patrick Okemba résume l’équation : discipline macroéconomique, raccordement aux chaînes de valeur régionales, et montée en puissance de la formation professionnelle.
Des obstacles à ne pas sous-estimer
Il serait malhonnête de peindre un tableau idyllique. Trois ans après son adoption, la loi start-up de 2022 reste, de l’aveu même du directeur de l’Écosystème digital à l’Agence de développement de l’économie numérique, « lettre morte faute de textes d’application ». La commission de labellisation n’a toujours pas de décret fixant ses modalités de fonctionnement, et aucun label n’a encore été délivré.
L’accès au financement reste le premier frein. Le coût moyen des prêts dépasse 14 % par an selon la BEAC, alors que la marge nette des microentreprises ne dépasse pas 10 %. Le marché congolais (6 millions d’habitants) est trop étroit pour les modèles de scaling classiques — d’où l’importance vitale de l’intégration régionale.
La thèse : penser bassin, pas pays
C’est peut-être là que réside l’intuition la plus intéressante du modèle OSIANE : le salon ne pense pas « Congo », il pense « bassin du Congo ». Additionnez le Congo-Brazzaville, la RDC, le Gabon, le Cameroun, la Centrafrique, le Burundi et le Rwanda : vous obtenez un marché de plus de 150 millions de consommateurs, avec une classe moyenne émergente et des besoins immenses en services financiers, en logistique, en santé et en agriculture.
Brazzaville, séparée de Kinshasa — la troisième plus grande ville d’Afrique — par un fleuve de deux kilomètres, est géographiquement la porte d’entrée idéale de ce marché. Le projet de pont route-rail entre les deux capitales, soutenu par la Banque africaine de développement, pourrait transformer cette proximité géographique en continuité économique.
Les start-up congolaises qui innovent aujourd’hui ne construisent pas pour 6 millions de personnes. Elles construisent pour le cœur de l’Afrique.
Le bassin du Congo est décrit par les observateurs comme « la prochaine région à émerger » sur la scène tech continentale, après l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est. Le chemin est encore long : il faudra transformer les lois en réalités, les fonds promis en programmes opérationnels, et les salons annuels en trajectoires de croissance durables. Mais les fondations sont posées. Et dans un continent où l’innovation naît souvent de la contrainte, le Congo-Brazzaville a peut-être un avantage que d’autres n’ont pas : la stabilité nécessaire pour que les entrepreneurs pensent à long terme.