Lars Rasmussen (Cofondateur de Google Maps) "Quand nous avons rencontré Larry Page, c'était l'entretien de la dernière chance"

Père de Google Maps et cofondateur du festival technologique Panathēnea en Grève, Lars Rasmussen retrace pour le JDN l'histoire de l'une des applications les plus utilisées au monde et partage ses conseils aux entrepreneurs européens.

JDN. Vous avez cofondé Where 2 Technologies en 2003, qui deviendra Google Maps, à une époque où MapQuest dominait le marché de la cartographie en ligne. Qu'est-ce qui vous a donné confiance dans votre capacité à créer un meilleur produit ?

Lars Rasmussen est à l'origine de la création de Google Maps et cofondateur du festival technologique Panathēnea en Grèce. © Lars Rasmussen

Lars Rasmussen. Nous étions au tout début des années 2000, juste après l’éclatement de la bulle Internet. Mon frère et moi venions d’être licenciés d’une start-up dans la Silicon Valley. C’est à ce moment-là qu’il m’a convaincu que l’expérience des cartes en ligne n’était pas optimale et que nous pouvions faire beaucoup mieux. A cette époque, MapQuest dominait le marché et le service fonctionnait bien, mais l’expérience restait très limitée avec une petite carte statique intégrée dans une page web, beaucoup de texte autour, et chaque déplacement ou zoom impliquait de recharger toute la page. Notre ambition était de rendre l’interaction plus fluide, notamment, avec une carte agrandie.

Comment l'expérience utilisateur s'est-elle imposée comme un élément central de votre innovation ?

L’innovation de ce qui est devenu Google Maps était avant tout liée à l’expérience utilisateur. Nous utilisions au départ des données cartographiques comparables à celles de nos concurrents, mais l’expérience était radicalement différente. On pouvait naviguer dans la carte et zoomer sans rechargement mais aussi cliquer directement sur des marqueurs affichés sur celle-ci plutôt que lire des informations dans une colonne de texte. Pour cela, nous avions fait le choix de pré-générer les cartes sous forme de petites tuiles chargées dynamiquement.

La célèbre épingle rouge imaginée par mon frère symbolise bien notre attention portée aux détails. Sa forme en goutte d’eau a été pensée pour rester visible sans masquer inutilement la carte. C’est d’ailleurs une fierté familiale qu’elle fasse aujourd’hui partie de la collection permanente du Museum of Modern Art de New York. Nous avions tous les deux travaillé sur des logiciels graphiques au Danemark durant nos études, ce qui nous avait sensibilisé à l’importance de la lisibilité et de l’esthétique à l’écran.

Comment avez-vous réussi à obtenir un rendez-vous avec Larry Page, cofondateur de Google, pour lui présenter votre solution ?

Au départ, Sequoia était intéressé pour investir dans notre start-up et nous avions même commencé à discuter des conditions d’un term sheet. Mais au moment où Yahoo a annoncé une évolution de son propre service de cartographie, l’investissement a été bloqué. Sequoia avait investi dans Yahoo et sa politique était de ne pas financer des sociétés en concurrence. Nous nous sommes donc retrouvés sans financement, après un an et demi de travail sans générer de revenu. C’est à ce moment-là que Ram Shriram, un VC qui siégeait également au conseil d’administration de Google, nous a suggéré que Google pourrait être intéressé par notre solution. Son raisonnement était que si Yahoo avançait sur sa solution de cartes, Google pourrait avoir intérêt à prendre de l’avance en nous rachetant. Il nous a alors organisé une rencontre avec Larry Page. Nous n’avions alors plus d’argent, c'était l’entretien de la dernière chance.

Comment s’est passé cet entretien ? Larry Page a-t-il été convaincu immédiatement ?

Nous avons fait la démonstration de notre produit, baptisé Expedition, à Larry Page. Il est resté très silencieux pendant toute la présentation, ce qui était assez stressant. A la fin, il nous a dit qu’il aimait notre manière de penser le futur des cartes, mais que Google était avant tout une entreprise du web. Il nous a demandé si nous étions certains de ne pas pouvoir faire fonctionner notre solution directement dans un navigateur. À l’époque, notre produit était conçu comme une application séparée à télécharger, car nous pensions que les navigateurs ne permettaient pas une telle fluidité. Pendant trois semaines, nous avons réécrit entièrement le client en utilisant du HTML dynamique et JavaScript, alors encore peu exploités. Lorsque nous sommes revenus chez Google, Larry avait réuni une vingtaine de collaborateurs. La version web que nous avons présentée était nettement supérieure à MapQuest. C’est cette démonstration qui a ouvert la voie à l’acquisition de Where 2 Technologies, devenu ensuite Google Maps.

D'où venaient les données cartographiques à l'époque ? Aviez-vous anticipé que Google Maps deviendrait une solution aussi essentielle pour les individus mais aussi pour d’autres plateformes ?

À l’époque, les données cartographiques provenaient principalement d’entreprises spécialisées dans la navigation automobile, notamment Navteq aux Etats-Unis. Ces bases de données étaient coûteuses, et nous n’avions pas les moyens de les acheter intégralement avant le rachat par Google. Après l’acquisition, les données de commerces et restaurants ont été progressivement intégrées via une autre équipe. A l'époque, nous expliquions que lorsque les cartes seraient complètes et disponibles dans la poche des utilisateurs grâce aux téléphones mobiles, les gens découvriraient beaucoup plus souvent de nouveaux lieux, dont notamment des restaurants. Cette intuition s’est confirmée avec l’essor des smartphones.

Google s’est ensuite décidé à construire son propre ensemble de données cartographiques. Qu’est ce qui a motivé cette décision stratégique à l’époque ?

Les accords avec les fournisseurs de données étaient complexes et restrictifs. Par exemple, ils n’autorisaient pas l’affichage d’une position GPS en temps réel sur la carte, car cela menaçait leur modèle économique lié aux systèmes de navigation embarqués vendus à prix élevé. Lorsque les smartphones ont commencé à intégrer des puces GPS, il est devenu évident que l’affichage et la navigation en temps réel étaient essentiels. Google a alors estimé qu’il fallait reprendre le contrôle stratégique des données. Une équipe distincte a travaillé à la construction d’un dataset propriétaire à partir de multiples sources telle que les images satellites, la photographie aérienne, les véhicules Street View, etc.

Vous avez depuis fait le choix de revenir vivre en Europe et avez créé le festival technologique Panathēnea. Pourquoi ?

Je suis désormais installé à Athènes, où l’écosystème start-up était presque inexistant dans les débuts 2010. Aujourd’hui, bien que petit en taille, il fait désormais partie des plus dynamiques en Europe. J’ai cofondé le festival technologique Panathēnea, tiré du nom d’un festival de la Grèce antique, dont la seconde édition aura lieu fin mai à Athènes. Son objectif est de bâtir un rendez-vous international capable d’attirer des milliers, puis à terme des dizaines de milliers de personnes chaque année en Grèce. Nous voulons ainsi contribuer davantage au dynamisme de cet écosystème et inspirer les prochaines générations, comme l’ont fait Web Summit à Lisbonne, ou Slush à Helsinki.

À l’ère de l’IA et du vibe coding, quels conseils donneriez-vous aux futurs entrepreneurs ?

La capacité d’une petite équipe à avoir un impact massif augmente chaque année grâce aux progrès technologiques. Aujourd’hui, les outils d’intelligence artificielle rendent les équipes encore plus productives. Parallèlement, le niveau d’exigence du marché augmente aussi. Ce que nous avons lancé en 2004 ou 2005 ne serait pas suffisant aujourd’hui. L’effort global pour bâtir une entreprise importante reste comparable, mais il est désormais possible d’aller beaucoup plus vite. Il est frappant de voir à quelle vitesse certaines entreprises génèrent des revenus aujourd’hui, parfois en un an là où il fallait auparavant cinq à dix ans. A mes yeux, c’est une période extrêmement stimulante pour entreprendre.

Lars Rasmussen a cofondé en 2003, avec son frère Jens, Where 2 Technologies, une start-up de cartographie revendue à Google en 2004. Il y a ensuite dirigé l’équipe à l’origine de Google Maps. Il a par la suite occupé le poste de directeur de l’ingénierie chez Facebook, à Menlo Park puis à Londres. Basé à Athènes, il est le cofondateur du festival technologique Panathēnea et est aussi business angel avec des investissements dans Canva, Astranis, PhosPrint ou encore ResQ Biotech. Lars Rasmussen est titulaire d’un doctorat en informatique de l’Université de Californie à Berkeley.