Les télécoms en Afrique : un pas de plus pour le développement ?

Le boom des télécoms en Afrique change la donne. La téléphonie mobile est devenue une source de croissance, de développement socio-économique et même d'innovation. Les premiers pas de l'Internet mobile dans les pays émergents sont même prévus.

 

Dans leurs annonces récentes, de grands opérateurs télécoms, tels France Télécom ou Vodafone, font de l'Afrique, l'un de leurs principaux relais de croissance. D'ici 5 ans se sont quelques 400 millions de mobiles qui devraient être vendus sur ce continent. Au-delà des images d'Epinal, le succès de la téléphonie mobile illustre une vraie dynamique à la fois au niveau de la croissance économique, du développement mais aussi de l'innovation.

 

Les télécoms ont tout d'abord pris une part importante de l'économie des pays du continent. En moyenne, les télécoms (en grande majorité les services mobiles) représentent 5 % du PIB du continent avec des pointes à 10 % dans des pays comme Namibie, l'Ethiopie ou la Zambie à comparer aux 2,9% en Europe. Ces taux s'expliquent en partie par le fait que les télécoms permettent d'éviter des déplacements sur des routes parfois peu sures. Cette croissance du secteur télécom a bien entendu un impact direct et favorable sur l'économie des pays de la zone. Au Nigéria, les emplois créés par le secteur sont estimés à quelques 400 000 pour les manufacturiers, les administrateurs, les constructeurs de réseaux, les gestionnaires de système, etc.


Au-delà de la création d'emploi, la téléphonie mobile permet l'éclosion d'une forme d' "esprit entrepreneurial" au niveau de la micro-entreprise. Le déploiement des TIC a ainsi permis à des femmes de créer leur propre commerce. Ce "coup de pouce" s'illustre à travers le programme Village Phone (VP) mis en place par Grameen Telecom au Bangladesh et étendu par la suite en Ouganda et au Rwanda.

Le programme VP consiste à relier des zones "isolées". Grâce aux connexions entre toutes les zones rurales, les femmes des villages, disposant initialement d'un revenu faible, ont pu emprunter suffisamment d'argent pour l'achat d'un combiné et le règlement de tous les frais qui leur incombent pour le lancement de leurs propres services de publiphone. Les opératrices "Village Phone" perçoivent une rémunération deux fois plus élevée que le revenu par habitant moyen national. Le nombre d'emplois indirects ainsi créé est estimé à 100 000.

 

Plus étonnant encore, cet essor des télécoms contribue de manière sensible au développement économique au-delà du secteur des télécoms en lui-même. Ainsi en est-il de la substitution à certaines "utilities" défaillantes tels les transports. Compte tenu de l'état des routes et de l'importante superficie du territoire, plusieurs régions africaines demeurent non desservies par les transports et les réseaux de distributions.

Aussi grâce aux TIC, il est possible aux agriculteurs de se tenir au courant du cours du marché en ville sans être obligés de se déplacer. En Ouganda, FoodNet a créé des bases de données, consultables par SMS, intégrant des informations concernant certains produits agricoles ainsi que leurs prix de gros et de détail
. Grâce à la mise à jour quotidienne de ces données, les agriculteurs peuvent trouver les meilleurs prix proposés sans se déplacer sur différents marchés.


Les TIC jouent également un rôle indéniable sur le développement social. Quelques exemples sont évocateurs tel que le désenclavement des territoires (Orange Mali en région de Mopti ou en pays Dogon), la médecine (suivi par SMS des malades de tuberculose en  République Sud-Africaine), l'enseignement à distance (9 000 étudiants formés à la l'Université Virtuelle Africaine), le développement durable (traçabilité des mammifères par capteur VHF ou GPS au sein du
parc national Hwange au Zimbabwe).

 

Au-delà du développement, l'Afrique peut-être aussi une terre d'innovation pour les opérateurs du monde entier ; des services nouveaux y ont ainsi été testés avant d'être lancés en Europe. C'est le cas des systèmes de fidélisation par minutes payantes dans les réseaux de distribution. Ce système, qui commence à voir le jour en Europe, a d'abord été mis en place en Afrique. La chaîne de supermarché SPAR a mis en place un système de fidélisation basé sur les minutes gratuites. Chaque achat de crédit téléphonique permet d'accroître le nombre de points de fidélité qui seront transformés par la suite en minutes gratuites pour un opérateur précis.


Le micro paiement est un domaine dans lequel l'Afrique est appelée à être une source d'innovation. Etant donné l'explosion du nombre d'abonnés en mobiles, le pourcentage de la population équipée d'un téléphone portable est supérieur au taux de population bancarisée dans certains pays africains. La téléphonie mobile devient ainsi un moyen d'initiation et d'exécution de transactions financières en ligne.

Cette solution a pour objectif non seulement de réduire les coûts de ces transactions mais également d'introduire de nouveaux entrants dans le secteur financier et créer ainsi de nouvelles habitudes commerciales. Ainsi, le mobile permet d'accélérer l'accès à des services tels que le paiement en ligne, la bancarisation et les micro-crédits, s'inscrivant pleinement dans des usages culturels tels les tontines. Le "m-payment" ouvre la voie aux micro-financements devenus indispensables aux personnes désirant lancer leurs activités. Plusieurs offres sont opérationnelles par exemple : 


·        
M-Pesa au Kenya : plateforme de m-payment développée par Vodafone en collaboration avec le Financial Deepening Challenge Fund qui permet la distribution de prêts accordés par une institution de micro-finance à ses clients, le remboursement étant réalisé via le réseau de distribution de Safaricom


·        
Wizzit en Afrique du Sud : accès conforme au système d'e-payment sud-africain permettant de retirer de l'espèce via la carte de paiement Maestro incluse dans l'offre des banques partenaires.

 

Bien entendu, on pourra arguer que les freins sont nombreux (pouvoir d'achat, jeu des régulateurs, très faible développement de l'Internet fixe haut débit, le continent étant lanterne rouge mondiale sur ce sujet) mais les opérateurs télécoms, dont une part importante sont du continent, utilisent les spécificités de l'Afrique (peu de ligne fixe ; faible bancarisation) pour être innovant et proposer des offres et des modèles économiques adaptés à ces spécificités. Il est en effet moins coûteux de déployer les réseaux mobiles et l'équipement d'un terminal coûte moins cher qu'un PC.

Si ce scénario se réalisait, il ferait de l'Afrique le continent de la mobilité avec, qui plus est, des modèles économiques différents de ceux des autres continents. Ainsi, le système des "taxiphone" (prêt de ligne téléphonique) pourrait permettre le développement de l'Internet mobile.   


Henri Tcheng & Jean-Michel Huet, BearingPoint 

 

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