Les nouvelles extensions vont-elles casser l'Internet ?

Verisign, géant du nommage sur Internet puisque gestionnaire du .COM et du .NET, estime que l'ICANN, l'instance de régulation du secteur, n'est pas prête à lancer des nouveaux espaces de nommage. Un pavé dans la marre des nouvelles extensions ?

Mais quelle mouche a donc piqué Verisign, le gestionnaire du .COM ? La société américaine, pourtant elle-même candidate à la création de 14 nouvelles extensions (2 en direct et 12 par le biais d'une filiale suisse) et partenaire technique sur plus de 200 dossiers, vient d'assener un sacré coup au programme de l'ICANN.
Une lettre datée du 28 mars 2013 a été envoyée à l'équipe dirigeante du régulateur du nommage sur Internet. L'ICANN est prévenu. Ses méthodes, ses processus et son organisation… tout cela est insuffisant pour permettre un déploiement sans risque de (potentiellement) plus de 1000 nouvelles extensions.

Et à lire entre les lignes, la volonté farouche du nouveau PDG de l'ICANN Fadi Chehadé d'avance coûte que coûte, faisant même fi des procédures internes à son organisation, risque de mener au désastre.
Rappelons que Verisign est une pièce maîtresse de l'Internet mondiale. La société gère le .COM et le .NET bien sûr, mais aussi une partie de l'infrastructure du Net par le biais des "serveurs racines", ces machines qui contiennent le niveau le plus élevé de l'annuaire du Web. Sans ces serveurs, vous pouvez taper www.facebook.com/domainconsultant toute la journée, vous ne tomberez jamais sur ma page Facebook. Idem pour www.google.com ou n'importe quel autre site !
Pour Verisign, l'heure est donc grave. A telle point que la société ne s'est pas contentée d'envoyer sa lettre à l'ICANN. Elle l'a également enregistrée auprès des autorités boursières (Verisign est une société cotée) dans le cadre d'une procédure de transparence utilisée pour informer les investisseurs.

En avant toutes !

Le train des nouvelles extensions avançait paisiblement sur une petite voie ferrée de campagne, dès sa prise de fonction en octobre dernier Fadi Chehadé l'a placé sur une ligne TGV. Le mois dernier, le PDG a annoncé que dès le 23 avril prochain, l'ICANN serait en mesure de donner son aval à la certification de la première des nouvelles extensions. Pour l'instant, c'est le .catholique en caractères chinois demandé par le Vatican qui tient la corde. Chehadé a aussi affirmé que dès juillet, les Internautes pourraient même commencer à utiliser ces nouvelles extensions.

Un optimisme qui frôle l'inconscience si l'on écoute Verisign. Et pas seulement Verisign. Pour tenir cet ambitieux calendrier, Chehadé prend des raccourcis, applique des méthodes d'entreprises à un organisme qui n'est pas une entité commerciale, bouscule jusqu'à dans les rangs même de l'ICANN en faisant exploser des mécanismes de décision sur lesquels la légitimité de cet organisme repose pourtant. Car en face, une partie des Etats Membres des Nations Unies se tient prête à reprendre la gestion de l'ICANN à la moindre occasion…
L'industrie du nommage applaudi des deux mains. Ces acteurs ont, depuis plusieurs années pour certains, investi à fonds perdus pour lancer des projets de nouvelles extensions sans cesse retardés. Ils sont ravis de voir Chehadé donner enfin un bon dépoussiérage à ce monstre de léthargie qu'est l'ICANN à leurs yeux.

On est au courant, merci !

Enfin les industriels étaient ravis… jusqu'à la lettre du plus puissant d'entre-deux, Verisign. Le message est clair. Sur les mécanismes techniques d'insertion des nouvelles extensions dans la racine de l'Internet, sur les recours en cas de problème ou de panne, sur les systèmes de transfert de données lors de la faillite d'un opérateur d'extension, sur les processus de protection des droits antérieurs (comme les marques), l'ICANN n'est tout simplement par prêt.
A sa décharge, Chehadé n'a jamais dit le contraire. Il y a seulement quelques semaines, ce citoyen américain né au Liban de parents d'origine égyptienne disait que si cela ne tenait qu'à lui, il se donnerait un an de plus pour sortir les nouvelles extensions. Sa réaction à la lettre de Verisign s'est d'ailleurs faite sur une ligne similaire. "Il n'y a rien de très nouveau dans ce courrier," Chehadé aurait confié à un blog spécialisé dans les noms de domaine. "Nous sommes au courant de ces problèmes."

Pourquoi maintenant ?

Alors que faire ? En tant qu'organisme de régulation qui n'en a officiellement même pas le statut, l'ICANN reste fragile. En tant qu'expérience de gouvernance visant à inclure tous les avis, pas seulement ceux des industriels ou des gouvernements, dans ses processus de décision, l'ICANN reste un OVNI. Une expérience fascinante. Mais si les nouvelles extensions cassent l'Internet…
Le résultat d'un tel échec serait assurément une reprise en main de la gouvernance de l'Internet par les gouvernements. Un désastre que personne dans la sphère technique, commerciale, académique ou utilisatrice de l'Internet ne veut voir.

Voici donc, en toute probabilité, la vraie raison du cri d'alarme de Verisign. Non la société ne viserait pas à protéger le .COM, Goliath actuel du nommage sur Internet qui risque de se retrouver demain avec plus de 1 000 David contestant son hégémonie, en faisant tout pour retarder le lancement des nouvelles extension. Son cri d'alarme viserait tout simplement à protéger le modèle de gouvernance non étatique de l'Internet. Un modèle qui a profité à Verisign, comme à l'ensemble de l'Internet.

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