La notion d’Etat à l’épreuve d’internet

Sur quoi se fondent désormais la notion d’État si les frontières nous semblent poreuses, la langue accessoire, si les communautés de personnes se regroupent uniquement intérêt particulier ou affinités et non plus par un contrat civil qui ne peut contenir toutes les aspirations ?

Il ne faut pas prendre à la légère les dernières manifestations anti-Google (blocage des bus, prise à partie des employés) au sein-même de la Silicon Valley ces dernières semaines et encore moins les politiques clairement liberticides de pays démocratiques tels que les USA avec le programme Prism de la NSA ou la France avec la loi de programmation militaire votée début décembre 2013 (a), ce sont les symptômes  d’une même équation: les symptômes d’un déséquilibre des richesses d’un côté (augmentation des loyers par exemple dans la Valley à cause de l’implantation des plus grands acteurs du numérique) et d’un affaiblissement de la sphère d’influence de l’Etat face à ces mêmes acteurs entendus comme de nouvelles entités pan-étatique que sont les GAFA  (Google, Amazon, Facebook et Apple) de l’autre.
Les usages des technologies de l’internet et bientôt des objets connectés modifient d’ores et déjà notre perception par l’appréhension que nous faisons du monde environnant ; plus spécifiquement les réseaux sociaux nous ont, quant à eux, appris à nous regrouper soit par communautés d’intérêts ou communautés de pulsions (Goethe aurait plus joliment écrit par affinités électives). Notre façon de communiquer, d’échanger, de collaborer et de consommer a elle-même changé faisant fi de toutes frontières, de tous  langages. Or sur quoi se fondent désormais  la notion d’Etat si les frontières nous semblent poreuses, la langue accessoire, si les communautés de personnes se regroupées uniquement intérêt particulier ou affinités et non plus par un contrat civil qui ne peut contenir toutes les aspirations ?
Rappelons que la notion d’Etat telle que nous la connaissons aujourd’hui est fille du XIXème (Max Weber la définissait comme étant « le groupe politique qui revendique avec succès le monopole de la contrainte physique légitime »), elle s’est ensuite élevée et a grandi fortifié par les guerres du XXème siècle, jusqu’à devenir un corps organique en soi qui joue désormais sa survie.
En effet aborder la perte d’influence de l’Etat, ce n’est pas  forcément prendre une posture pro-capitaliste ou anti-étatiste c’est plutôt s’interroger sur une certaine conception de l’Etat, héritée des préceptes du XIXème (b), et qui souvent n’a rien à voir avec la notion-même de démocratie  telle que nous le prouve d’ailleurs le programme Prism (il n’y a qu’à penser aussi aux expressions de raison d’état, secret d’état…), et la mettre en perspective de la Netocratie en train d’advenir.
Ainsi dans un article publié le 20 novembre 2013 de Philippe Vion-Dury journaliste à Rue 89 revenait sur la définition de la Netocratie contraction d’internet et d’aristocratie, acronyme tiré du livre du même nom et pour reprendre ses propos : « Les NTIC amorcent une mutation historique, une rupture de civilisation, une nouvelle ère. La politique, l’économie, la société, les modes de pensée ne seront plus jamais comme avant. Le paradigme a changé : désormais, l’information et l’attention sont au cœur de la création de valeur et de tendance. Les aristocrates dominaient la terre et les serfs ; les bourgeois captaient l’argent et les moyens de production. Au XXI siècle, les nouveaux maîtres du monde qui émergent sont les Netocrates, la nouvelle élite de l’après-capitalisme. »
Cette nouvelle élite concentre sa richesse à partir de l’information et monétise notre degré d’existence (marchand pour les entreprises, ontologiques pour les personnes), dès lors le premier réflexe de l’Etat est de légiférer que ce soit d’un point de vue fiscale pour les géants du numérique contre lesquelles il est désormais en concurrence (le 4 février Libération annonçait un redressement fiscal monumental contre Google) et d’un point de vue surveillance contre chacun de nous, nos usages rendant de plus en plus poreux la notion de territoire et d’adhésion au projet des pays dans lesquels nous vivons.
On peut donc légitiment s’interroger sur le respect de nos libertés individuelles dès lors que chacun de nous est pris en tenaille sur son champ d’action entre les acteurs du numérique qui monétisent nos usages et la raison d’État qui les surveillent. Et si Internet a irrémédiablement changé la donne en permettant à tout un chacun de devenir « l’artiste » de sa vie grâce à des applications toujours plus intuitives, de choisir sa communauté élective ou affective il n’en demeure pas moins que l’Etat cherche à reprendre la main sur ces courants nées de nos usages, mais selon quel droit et à quelles fins ? Car si l’on parle de droit on doit remonter à la notion-même de contrat social qui nous lie les uns aux autres et  telle que la définissait Rousseau.
Il n’est pas étonnant de voir naître de nouvelles mouvances politiques telles que le parti des pirates, car très peu voir aucun parti politique traditionnel n’aborde ces thèmes, doit-on pour autant souhaiter l’émergence d’une nouvelle typologie d’hommes ou femmes politiques comme le décrit Serge Soudoplatoff (e) ? Une nouvelle forme de « Cyber-démocratie » dans le respect des données personnelles et des libertés individuelles est-elle encore possible ? Le très proche avenir devrait nous le dire.
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(a) Lire à cet égard le témoignage de Gilles Babinet dans Les Echos.fr du 9 décembre 2013 « Nous sommes à 2 doigts d’une dictature militaire » ou encore l’article de Jean-Marc Leclerc paru le 26/11/2013 : « Téléphone, Internet , l’Etat pourra bientôt tout espionner ». On peut se référer aussi à la Turquie qui, le 5 février 2014, a adopté une loi renforçant le contrôle d’Internet.
(b) Cf la conception Hegelienne de l’Etat décrite dans la Philosophie du Droit en 1821, la définition de Max Weber dans le Savant et le Politique où Max Weber que l’état est définie comme « l’institution qui a le monopole de la violence légitime »
(c) Article du 22 novembre 2013 paru dans le Magazine Le Monde « La Silicon Valley veut divorcer » par Louise Couvelaire
(d) Les Netocrates (2000) Alexander Bard/Jan Söderqvist
(e) Serge Soudoplatoff Le monde avec Internet

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