Messenger : Facebook a-t-il oublié qu'il avait racheté WhatsApp ?

Facebook Messenger WhatsApp Le réseau social veut imposer Messenger, un service concurrent à celui pour lequel il a déboursé 19 milliards de dollars. En réalité, la décision n'est pas si surprenante que cela.

Les utilisateurs de Facebook qui veulent continuer à s'envoyer des messages privés sur leur mobile doivent désormais passer par "Messenger". Le réseau social impose depuis quelques jours à ses membres d'installer cette application pour continuer à dialoguer de la sorte, à moins de passer par le navigateur mobile. Ce "putsch" a été vivement contesté par les utilisateurs, en témoignent les commentaires et notes obtenues par Messenger sur l'Apple Store. Il ne lui en a pas moins permis d'atteindre très rapidement les sommets des classements des deux principales boutiques, Apple Store et Google Play, où l'application caracole désormais en tête de nombreux pays dont la France

Pas de WhatsApp... pour le protéger 

La décision d'imposer Messenger, une application dont l'ergonomie et la praticité ont longtemps été décriées, ne manque pas d'étonner, à peine deux mois après le rachat de WhatsApp. Le montant exorbitant déboursé à cette occasion, 19 milliards de dollars, ne semblait en effet avoir pour seule justification que la volonté de venir se positionner sur le segment porteur des applications de messagerie instantanée. "Je pense que ce projet était dans les cartons depuis longtemps, que le deal WhatsApp se conclue ou pas", hasarde Jérôme Stioui, PDG de l'agence Ad4Screen. Le spécialiste ne s'étonne d'ailleurs guère de l'absence totale de WhatsApp dans le nouveau projet. "Facebook a perdu de sa superbe auprès des plus jeunes utilisateurs, il ne peut pas se permettre de dégrader l'attrait de WhatsApp ou d'Instagram en les associant de trop près à ses propres services." La confusion qui a suivi l'officialisation du rachat par Facebook, avec l'annonce par de nombreux utilisateurs qu'ils allaient quitter WhatsApp, et la croissance folle d'un de ses concurrents, Telegram (près de 5 millions d'utilisateurs supplémentaires chaque jour), illustrent bien l'hostilité affichée à l'égard du géant américain.

Transformer une appli "portail" en une galaxie d'applis à usage unique

Au-delà de ces considérations stratégiques, Jérôme Stioui voit dans cette décision une lame de fond qui révolutionne un marché applicatif au sein duquel émergent des applications à usage unique. "Fini le paradigme du Web où l'espace consulté est un portail le plus exhaustif possible. Sur cet univers mobile, plus ils y a de choses, plus on s'y perd." Et de justifier ainsi la désertion des plus jeunes pour des services plus simples d'utilisation tels que WhatsApp ou Snapchat. Facebook veut donc fragmenter son navire amiral en une galaxie d'applications spécialisées, plus légères et donc plus performantes, entre lesquelles l'utilisateur va naviguer. 

La nouvelle version de Messenger, qui intègre une caméra permettant de prendre des photos et vidéos depuis l'application, en est le meilleur des exemples. L'utilisateur peut désormais envoyer des messages individuels ou groupés, mettre des groupes en favoris, appeler gratuitement ses amis Facebook grâce au Wifi... Autant de fonctionnalités qui étaient absentes ou mal mises en avant lorsque la messagerie était encore incorporée à l'application principale. "Facebook ne s'arrêtera sans doute pas là et on peut imaginer qu'il ambitionne déjà de concurrencer Skype et Hang Out sur le live", prophétise Jérôme Stioui.

La pratique est d'autant plus vertueuse que la multiplication des applications permet d'accroître l'omniprésence de Facebook. Le réseau social, qui n'aura pas de mal à générer plusieurs centaines de millions de téléchargements en quelques semaines, va vite monopoliser les sommets de l'Apple Store... et gagner en visibilité auprès d'utilisateurs pas encore convertis à ses services. "Un procédé qui vaut toutes les campagnes pubs mobiles du monde", souligne Jérôme Stioui. De quoi faire de lui le numéro 1 des applications de messagerie instantanée ? "Pas sûr", prévient le spécialiste, qui rappelle qu'il ne faut pas confondre nombre de téléchargements et utilisateurs actifs. 

WhatsApp, une caution à 19 milliards de dollars

"Avec sa base de près de 500 millions d'utilisateurs actifs, WhatsApp dispose, de ce point de vue là, d'une avance indéniable". Reste que Messenger, qui n'est plus circonscrit au seul univers Facebook (le service se branche en effet au carnet d'adresse de l'utilisateur pour le connecter aux contacts qui utilisent l'application, qu'ils soient ou pas ses amis sur le réseau social), va désormais pouvoir s'affranchir de cette étiquette "Friends Only" qui reste accolée à Facebook. "J'envisage d'ores et déjà d'utiliser l'application dans une perspective professionnelle", illustre Jérôme Stioui. Un moyen pour le réseau social de recruter et fidéliser toujours plus de nouveaux utilisateurs. Et si jamais son plan venait à échouer, WhatsApp sera toujours là pour sauver les meubles. 

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