Gilles Babinet (Digital Champion) "Je n'ai pas été approché pour devenir secrétaire d'Etat au numérique"

Le Digital Champion de la France auprès de la Commission Européenne presse les acteurs traditionnels de s'adapter à la révolution du numérique pour ne pas se laisser dépasser.

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Gilles Babinet est Digital Champion pour la France auprès de la Commission européenne. © Gilles Babinet

JDN. Qu'avez-vous pensé du remaniement ministériel et du départ de Fleur Pellerin de son poste de ministre chargée du numérique ?

Gilles Babinet. Beaucoup se sont offusqués de son départ, mais d'un point de vue politique, c'est compréhensible. Changer de gouvernement, c'est changer de personnes. C'est la nature politique et ça nous dépasse. J'ai envoyé un mail de remerciements à Fleur, parce qu'elle a été une très bonne ministre. Je pense que le hashtag #keepfleur était plus une manière de lui dire au revoir qu'une vraie tentative de remettre en cause une décision dont le contexte dépasse largement les entrepreneurs.

 

Et que pensez-vous de la nomination d'Axelle Lemaire ?

Drôle de coïncidence : les trois seules personnes que je connais au PS sont Fleur Pellerin, Arnaud Montebourg et... Axelle Lemaire. Je l'ai rencontrée il y a quelques mois, à l'occasion d'un dîner avec Fleur. Je l'ai invitée à renforcer son intérêt pour le numérique, ce qu'elle a d'ailleurs fait depuis. Sa nomination est une belle opportunité : elle vient de l'étranger, elle a une culture anglo-saxonne et une perspective très différente de la vision française.

 

A quels chantiers va-t-elle devoir s'attaquer ?

Fleur a réussi quelque chose de super avec la French Tech : l'élaboration de clusters numériques. Elle a aussi amélioré le financement de l'innovation, et notamment la fiscalité, qui était délétère à son arrivée. Deux gros chantiers se présentent maintenant devant Axelle Lemaire. D'abord, la modernisation de l'administration. La France est en retard et il y a beaucoup de travail, notamment pour moderniser les ministères. La deuxième tâche sera de faire en sorte que les entreprises s'emparent du numérique. Pour ce qui est de la neutralité du Net, c'est un leurre de penser qu'elle s'en occupera : je pense que c'est bien au-delà de son ministère. C'est même un enjeu constitutionnel et multi-étatique, qui va au-delà du gouvernement.

 

Un temps, les rumeurs vous donnaient parmi les favoris pour occuper le poste...

Jamais je n'ai été approché en ce sens ! J'ai d'ailleurs été très étonné quand j'ai eu vent de la rumeur. Si on m'avait posé la question, je ne sais même pas ce que j'aurais répondu. Je suis chef d'entreprise avant tout. Cela aurait fait l'objet d'une discussion : il faut savoir si c'est pour faire de la figuration ou si j'aurais pu me voir attribuer un vrai budget et une marge de manœuvre. J'ai le sentiment qu'on est dans un contexte très contraint.

 

Dans votre livre "Le numérique, début d'une nouvelle ère", qu'entendez-vous par "ère numérique" ?

C'est la troisième révolution industrielle. Je défends l'idée qu'il y a eu un changement massif de paradigme qui nécessite une culture économique, sociale, industrielle différente, qui a bouleversé notre économie et l'organisation de la société.

 

Vous vous adressez en fait aux institutions et à l'appareil politique... Pourquoi ? L'administration est-elle réticente au numérique ?

L'administration n'est pas structurée pour aborder le numérique de façon efficace. L'enjeu est extrêmement important. Il faudrait une sorte de réglementation, de régulation qui accélère le processus. J'ai fait de nombreuses propositions en ce sens, notamment dans un rapport rédigé avec l'Institut Montaigne. Il faut réformer l'administration en profondeur : qu'elle passe massivement au cloud, que les fonctionnaires soient formés... J'ai écrit mon livre en pensant aux dirigeants, à la haute administration, aux grandes entreprises... Et je serai heureux si mes propositions sont prises en compte.

 

Vous parlez de révolution numérique. Quels secteurs vont être les prochains et les plus impactés ?

Le tourisme a déjà été impacté, mais cela va encore s'accroitre. Le secteur traditionnel a perdu 25% de sa valeur ! Il a subi deux chocs : d'abord, l'arrivée de Booking, Tripadvisor, Expedia et consorts. Ensuite, celle d'Airbnb, qui enregistre maintenant plus de nuitées que toute l'industrie de l'hôtellerie. Les acteurs de l'hôtellerie auraient dû monter un consortium avec un portail mutualisé pour répartir la valeur entre les différents acteurs, mais aucune stratégie efficace n'a été mise en place. Pareil pour la distribution et les biens d'équipement industriels : les entreprises traditionnelles du CAC 40 comme Carrefour, Auchan et Unibail ont été fortement impactées. Les prochains secteurs à être touchés seront les transports et la médecine.

 

Gilles Babinet a créé de nombreuses sociétés dans des domaines aussi divers que le conseil (Absolut), le bâtiment (Escalade Industrie), la musique mobile (Musiwave), la co-creation (Eyeka), les outils décisionnels (CaptainDash)... De 2011 à  2012, il a été le premier président du Conseil National du Numérique. Depuis juin 2012, Gilles Babinet a également été nommé "Digital Champion" et représente à ce titre la France auprès de la Commission Européenne pour les enjeux numériques. Il vient de publier "L'Ere Numérique, un nouvel âge de l'humanité"  (éditions Le Passeur).

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