Economie du savoir : du muscle à l'esprit

Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ? Le JDN publie chaque jour en avant-première un extrait du livre de Benoît Sillard et vous propose de partager votre vision de l'Internet en 2049.

Depuis l'origine des sociétés humaines, le travail consiste à exploiter des ressources en vue de survivre et de croître. Mais la nature de ce travail s'est profondément modifiée au fil de l'histoire. Jusqu'à la révolution industrielle, plus de 90 % des populations humaines vivaient du travail physique de la terre. Vint ensuite, avec l'industrie, le travail physique de transformation de la matière en vue de produire des biens d'équipement et de consommation. Les ouvriers ont alors remplacé les paysans, qui représentent moins de 5 % de la population active aujourd'hui.

Mais l'industrie elle-même a commencé sa mutation peu après. Les progrès de l'automatisation et de la robotisation ont rendu de plus en plus inutile le travail physique humain, demandant en revanche des savoir-faire plus techniques pour maîtriser les outils. Le symbole de cette révolution – la machine à vapeur – était déjà de nature mécanique, et non humaine : le machinisme était le destin de l'industrialisme. La globalisation a par ailleurs délocalisé les centres de production industrielle dans les pays émergents où les coûts salariaux sont plus bas. Dans ces pays comme jadis en Occident, les paysans deviennent ouvriers.

Ce double gain de productivité et de compétitivité entraîne une disparition progressive des besoins de travail physique : les ouvriers, comme les paysans avant eux, sont de moins en moins nombreux dans les vieilles nations industrialisées de l'Occident. Et cette tendance finira par gagner les pays émergents eux-mêmes. On peut imaginer qu'à terme, 10 % ou 15 % de la population active seront suffisants pour assurer la production mondiale des biens primaires (agricoles) et secondaires (industriels) – et cela d'autant que la mutation technoscientifique de nos modes de production ne fait que commencer (voir le chapitre "Vers un monde hybride").

Par ailleurs, le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité, la pollution et l'ensemble des crises environnementales ont montré que l'humanité ne peut créer indéfiniment de la richesse en se fondant uniquement sur des biens matériels. Les énergies comme les matières premières n'étant pas toutes renouvelables, une croissance fondée exclusivement sur la surabondance "physique" – avoir trois voitures plutôt qu'une, trois téléviseurs plutôt que deux, etc. – risque de rencontrer rapidement les limites de sa progression exponentielle. Si les 9 milliards d'humains estimés en 2050 adoptaient par exemple le mode de vie actuel des Américains, la planète deviendrait invivable en très peu de temps. Le règne de la quantité montre ses limites : la prochaine révolution industrielle sera placée sous le signe de la qualité.

Du point de vue de la production comme de la consommation, la grande métamorphose du travail concerne donc le passage d'une économie fondée sur le muscle et la matière (travail physique de transformation) à une économie fondée sur l'esprit et l'information (travail intellectuel d'organisation et de création).

L'importance croissante du marketing, de la recherche et développement, de la logistique, des départements financiers ou juridiques depuis trois décennies témoignent d'une même réalité : la production physique d'un bien à bas coût ne représente plus un enjeu compétitif ni un facteur de différenciation. L'entreprise gagne sur la concurrence par tout ce qu'elle apporte en plus du bien, que ce soit des innovations, des valorisations symboliques (marque), des services aux clients, des personnalisations de plus en plus poussées. Or tous ces facteurs relèvent du travail intellectuel. Comme le soulignent Alain Fustec et Bernard Marois, le capital immatériel représente déjà les deux tiers des valeurs des entreprises cotées en Bourse : portefeuilles de clients, brevets, marques, systèmes d'information et de gestion, capital humain... On a d'abord travaillé pour le produit (jusqu'aux années 1960, dominance de fonctions de production, d'ingénierie et de R&D), puis pour le client (jusqu'aux années 2000, dominance du marketing). On travaille désormais avec le client, ainsi qu'en s'ouvrant à toutes les parties prenantes de la production collaborative, en vue d'innover sur les produits ou leur usage.

Autre évolution notable : la croissance exceptionnelle des industries du divertissement, de la culture, de l'information et du jeu. Nous sommes là en plein cœur de la créativité de l'esprit. Le temps de travail hebdomadaire a été peu à peu raccourci dans les métiers les plus pénibles par une meilleure productivité en même temps que progressaient les loisirs. Presse, édition, télévision, musique, cinéma et jeu ont colonisé ce temps libre afin de répondre aux besoins de se former, de s'informer, de s'éduquer, de se divertir. Aujourd'hui, tous ces médias se retrouvent sur Internet qui devient le réseau global de la créativité humaine, distribuée à plus de 1,5 milliard d'individus, sans doute le double d'ici 2020. Logiquement, les entreprises chargées des "tuyaux" (opérateurs de télécommunication, constructeurs de mobiles, d'ordinateurs, de semi-conducteurs) bénéficient de la forte croissance des entreprises produisant des contenus.

Qu'on l'appelle "économie du savoir", "société de la connaissance" ou "capitalisme cognitif", la création de valeur au XXI e siècle est en train de changer de nature et le rythme de ce changement va s'accélérer avec celui de la numérisation :

- l'immatériel (ou informationnel) prime sur le matériel ;

- l'intelligence, la créativité, l'agilité sont des facteurs de succès compétitif ;

- la maîtrise des technologies d'information et de communication est une condition d'organisation de la production comme de la diffusion, et il en va de même des savoir-faire techniques et scientifiques dans des secteurs plus spécialisés (nanotechnologie, biotechnologie, écotechnologies...) ;

- la sobriété énergétique et le respect environnemental sont des garants d'une croissance durable et socialement acceptable ;

- le bien et le service valent par leur qualité, mais surtout par leur réponse aux attentes précises des consommateurs et des usagers, avec un degré croissant de personnalisation ;

- le "travailleur intellectuel" sera de plus en plus dominant car l'employabilité dépend de la capacité à donner une valeur ajoutée par l'intuition, l'innovation, l'imagination, l'empathie, et toutes sortes de qualités psychologiques. Pour les économies industrialisées, comme l'observait Jacques Attali sur son blog, le temps est venu de "profiter de la mondialisation en se focalisant sur l'économie de la connaissance et sur l'ensemble des secteurs qui y concourent, de la maternelle aux laboratoires, des petites entreprises au numérique et aux biotechnologies".

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