La blockchain, le secret de Renault et PSA contre la fraude automobile

La blockchain, le secret de Renault et PSA contre la fraude automobile Les deux constructeurs testent des carnets d'entretien numériques, décentralisés et infalsifiables pour suivre l'entretien et l'usure d'un véhicule de sa sortie d'usine jusqu'à la casse.

Grâce à la blockchain, l'industrie automobile espère se débarrasser des escroqueries qu'elle traîne depuis aussi longtemps qu'elle existe. Popularisée par la monnaie électronique bitcoin qu'elle sous-tend, la technologie permet de stocker n'importe quel type d'informations dans une sorte de registre décentralisé et inaltérable : une fois qu'une information y est inscrite, il est théoriquement impossible de revenir en arrière pour la supprimer ou la modifier. Un atout de poids pour suivre l'usure et l'entretien d'un véhicule, notamment.

Résultat, PSA et Renault ont lancé des expérimentations pour développer un carnet d'entretien numérique et décentralisé, censé rendre impossible la fraude au kilométrage. "Celle-ci peut concerner jusqu'à 30% des véhicules sur le marché de l'occasion", explique Thomas Heno, pilote innovation chez PSA. Au mieux, le kilométrage de certains véhicules est abaissé pour qu'ils semblent moins usés et soient vendus plus cher. Au pire, des épaves qui n'ont plus le droit de rouler sont recyclées et remises sur le marché, faisant courir de graves risques à leurs acheteurs.

Renforcer la confiance

Chez Renault, c'est la filiale financière RCI Bank and Services qui est aux manettes, en partenariat avec Microsoft, qui fournit son infrastructure blockchain Azure, et Viseo, qui apporte sa vision d'ensemble de la blockchain et ses développeurs. Pour Jean-Christophe Labarre, directeur innovation et partenariats de RCI Bank and Services, les raisons de se débarrasser du carnet d'entretien à l'ancienne ne manquent pas. "C'est un outil très manuel, en papier, pas sécurisé et falsifiable. Sur le marché de l'occasion, lorsque les tiers ne se connaissent pas, il y a un manque de confiance." Renault a développé son pilote de carnet d'entretien numérique décentralisé en quelques mois. La première version a été livrée en juillet. Il permet à un garagiste d'enregistrer sur la blockchain les évènements de gestion du véhicule comme le remplacement de pièces détachées, une autre source de fraude, ainsi que le kilométrage du véhicule.

De son côté, PSA a développé un proof of concept (Poc) similaire avec La Poste et le groupe d'assurance Covéa dans le cadre d'un programme sur la blockchain de l'institut de recherche technologique System X. Le kilométrage des véhicules connectés de PSA est automatiquement transmis à la blockchain à intervalles réguliers. Lorsqu'un client a un accident, Covéa peut consulter son historique d'entretien et mandater un garagiste de chez PSA ou indépendant, qui pourra aussi y accéder pendant un temps limité. Si jamais un véhicule est mis en épave, l'épaviste l'inscrit également sur la blockchain, ce qui permet de créer une sorte de liste noire des épaves et ainsi empêcher leur remise sur le marché. Docapost, une filiale de La Poste, s'occupe de l'archivage des factures d'entretien et assure leur valeur légale. "Les nœuds de PSA, Covéa et La Poste sur la blockchain sont connectés à des API ou des services web. Les utilisateurs peuvent donc réaliser toutes les opérations sur Internet sans accéder directement à la blockchain", rassure Elyes Ben Hamida, chef de projet à l'IRT System X.

Nouveaux business models

Pour les deux constructeurs, l'intérêt est d'apporter une valeur ajoutée à leurs véhicules sur le marché de l'occasion. S'ils étaient généralisés, leurs systèmes permettraient au propriétaire d'un véhicule d'accéder à son carnet d'entretien numérique via une application.  Il pourrait ainsi prouver à un acheteur potentiel que le kilométrage et l'historique d'entretien de sa voiture sont authentiques, puis lui transférer la propriété du carnet si la vente a lieu.

Mais il serait aussi possible d'aller beaucoup plus loin en organisant toutes les transactions de l'écosystème automobile sur la blockchain, anticipe Thomas Heno. Il prend l'exemple des garagistes indépendants. "Il peuvent acheter notre matériel Diagbox pour réaliser des diagnostics sur nos véhicules, mais c'est assez cher pour un petit garagiste. Nous commercialisons donc des services logiciels qui permettent d'effectuer pendant un temps donné ces opérations avec du matériel générique. On pourrait organiser ce genre de micropaiements de microservices sur la blockchain" estime-t-il.

Fédérer le secteur

Avant d'en arriver-là, un certain nombre d'obstacles devront être surmontés. D'abord, ces systèmes ne peuvent atteindre tout leur potentiel sans une généralisation des véhicules connectés : avec une voiture traditionnelle, il est toujours possible de frauder son kilométrage en soudoyant un garagiste pour qu'il entre des informations erronées dans la blockchain. C'est plus difficile lorsque le véhicule connecté envoie lui-même les données.  Les entreprises devront aussi obtenir le consentement des conducteurs et anonymiser certaines données,  car les croisements d'informations, comme le numéro d'identification du véhicule (VIN) avec le kilométrage, sont considérées comme des données personnelles. Il faudra donc convaincre les utilisateurs d'accepter ces procédés qui pourraient leur sembler intrusifs grâce à des incitations financières. En laissant son assureur accéder à ses données, un conducteur pourrait par exemple payer moins cher, ou être mieux indemnisé lorsque son véhicule est mis en épave, car il pourra prouver qu'il a été correctement entretenu.

Il faudra aussi fédérer l'écosystème (constructeurs, garagistes, assureurs, épavistes…) sur une même plateforme, car il serait ingérable pour tous ces acteurs d'interagir avec une blockchain différente pour chaque marque automobile. Conscients de cette nécessité, les constructeurs avancent dans cette direction : Renault est en discussions avec PSA pour rejoindre son projet de recherche à l'IRT System X. Le premier maillon d'une grande blockchain de l'automobile ?

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