Anne Lauvergeon (Innovation 2030) "Pour soutenir un projet, le critère déterminant sera la personnalité de l'entrepreneur"

Anne Lauvergeon a remis à François Hollande son rapport sur les innovations à mettre en oeuvre pour produire des activités créatrices de richesses et d'emplois d'ici 2030.

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Anne Lauvergeon, présidente de la commission "Innovation 2030". © AL

Au nom de la Commission Innovation 2030 qu'elle préside, Anne Lauvergeon a remis mi-octobre au président de la République son rapport, "Un principe et sept ambitions pour l'Innovation", à l'objectif audacieux : "assurer à la France prospérité et emploi sur le long terme".

Fait notable, ladite Commission qui réunit une vingtaine de personnalités parmi lesquelles François Bourdoncle (Exalead), Nicolas Dufourcq (Bpifrance), la publicitaire Mercedes Erra (Havas Worldwide), l'universitaire Mathias Fink (ESPCI ParisTech), Pierre Prieux (Alcen) ou Henri Verdier (Etalab), a clairement indiqué à l'ouverture de ses travaux qu'il fallait, pour réussir, "éviter la dispersion et le zapping". Des travers qui ont par le passé miné les grands programmes publics d'incitation à l'innovation.

 

JDN. Selon votre commission, "les innovations qui répondront le plus efficacement aux attentes de la société résulteront de croisements entre disciplines et dépasseront la distinction traditionnelle entre produits et services". Considérez-vous que les entreprises françaises sont armées pour prospérer dans ce nouvel environnement ?

Anne Lauvergeon. Oui sans aucun doute. Si les entreprises françaises sont souvent considérées comme coopérant peu entre elles, en comparaison avec d'autres pays, comme l'Allemagne, elles progressent incontestablement. Elles participent déjà en grand nombre aux structures de coopération mises en place, qui permettent de générer des projets interdisciplinaires et associent entreprises manufacturières et sociétés de services comme les pôles de compétitivité ou les Instituts de recherche technologiques. Les entreprises françaises se sont en outre engagées dans l'open innovation : elles identifient à travers le monde les meilleures équipes, les meilleurs start-up, pour accélérer leurs processus d'innovation, et avoir accès à des compétences peu développées en leur sein ; plusieurs grands groupes ont également créé des laboratoires communs ou des incubateurs à start-up.

 

"Les critères d'évaluation des projets ne sont pas encore finalisés"

Vous demandez aux entrepreneurs que vous comptez soutenir dans le cadre des financements pilotés par votre Commission et la BPI de décrire en dix pages leur projet d'innovation majeure. Comment allez-vous jauger cette innovation, selon quels critères et avec quels outils ? Car par définition l'innovation porte sur un bien ou un service qui n'existe pas encore sous cette forme.

Les critères d'évaluation des projets ne sont pas encore finalisés. Néanmoins, il est certain que le potentiel économique du projet (emplois, exportations), l'originalité du projet ou encore la capacité du porteur à mener à bien le projet figureront dans les critères d'analyse. Mais, ce qui nous semble être le critère déterminant, est la personnalité même de l'entrepreneur. La commission souhaite que soient soutenus des entrepreneurs au-delà des projets. Les hommes et les femmes porteurs de ces projets sont une clef essentielle du succès de ces innovations. Au passage, je précise que nous ferons place à toutes les familles d'entrepreneurs, et pas seulement aux créateurs d'entreprise.

 

Vous suggérez qu'au cours de la phase de développement "d'une durée variable selon les projets, il importe que l'Etat puisse agir en tant qu'actionnaire, par des prises de participations ou des dotations en capital dans les projets". Quels sont les seuils souhaitables de prise de participation et comment s'organisera le suivi du côté de l'administration ?

Dans une première phase, dite d'amorçage, il est prévu que l'Etat octroie à l'entreprise une subvention qui ne pourra pas dépasser 200 000 euros. Si les porteurs de projets souhaitent des soutiens ultérieurs, plus importants, les modalités du soutien de l'Etat seront très ouvertes. Elles se décideront au cas par cas selon les besoins des entreprises. La commission souligne notamment l'intérêt pour l'Etat de prendre une participation dans le capital de l'entreprise pour s'associer tant à la prise de risque qu'aux profits pouvant résulter de ces innovations. Ce soutien de l'Etat, quelle que soit sa forme, doit s'accompagner d'un apport privé au moins équivalent.

 

"Le soutien de l'Etat, quelle que soit sa forme, doit s'accompagner d'un apport privé au moins équivalent"

En ce qui concerne la valorisation des données massives (Big Data), vous plaidez pour la création d'un centre de ressources technologiques consacré à ce domaine. Quelle forme prendrait cette entité et avec quelles ressources ? Avez-vous à l'esprit un équivalent dans un autre domaine ou à l'étranger ?

Ce centre de ressources technologiques a pour objectif d'abaisser considérablement la barrière à l'entrée que constituent les technologies très complexes du Big Data et de permettre à des start-up innovantes d'accéder plus rapidement au marché. Il sera ouvert à tous et mettra à disposition des outils logiciels, des méthodes statistiques ou mathématiques, des jeux de données massives ou des infrastructures de calcul massivement distribuées. La mise à disposition de modèles de données nous semble une dimension particulièrement importante. Les acteurs du Big Data, un des 34 plans de la "Nouvelle France industrielle", sont appelés à faire des propositions concrètes pour sa mise en œuvre.

 

Vous déplorez le référencement limité de jeunes pousses et de PME innovantes dans les marchés publics. Ce n'est donc toujours pas une réalité malgré les annonces de Bercy en 2012 ? Faut-il mettre en place des sanctions ?

Même si des subventions peuvent aider des jeunes entreprises innovantes dans leurs débuts, le but d'une entreprise est de trouver des clients. Les premières commandes facilitent l'acceptation de leurs produits et constituent des références qui peuvent être valorisées. Le code des marchés publics permet l'achat innovant. La commission salue l'ensemble des actions mises en place depuis 2012 par le gouvernement en la matière. L'innovation est maintenant possible, il faut qu'elle entre dans les mœurs. Plutôt que de mettre en place des sanctions, la commission estime prioritaire que les acheteurs publics échangent leurs bonnes pratiques en matière de commandes de produits, de procédés, ou de logiciels innovants et s'informent mutuellement des achats effectués auprès de jeunes sociétés innovantes. Il faut organiser le changement de culture. C'est une des bases du principe d'innovation que porte la commission.

 

"Il importe de prendre le temps d'observer les usages liés aux innovations et de réaliser une étude d'impact économique avant toute législation"

En quoi consiste le "droit à l'expérimentation encadrée" dont vous demandez l'instauration dans le domaine technologique ?

L'approche traditionnelle -réglementation et administration de contrôle- est mal adaptée aux constantes du temps des innovations qui se développent très rapidement, notamment dans le secteur du numérique, des technologies de l'information et des télécommunications. De plus, la grande variété des usages actuellement envisagés dans un secteur comme le Big Data fait qu'il est très difficile de légiférer de manière globale sur la protection de la vie privée sans prendre le risque d'impacter négativement l'innovation, et in-fine l'économie. Quel est le lien par exemple entre la protection des données personnelles dans le cadre du ciblage publicitaire et la réglementation de l'usage des données personnelles dans le domaine bancaire ou celui des assurances ? Un droit à l'expérimentation doit donc à la fois être reconnu et encadré : il importe de prendre le temps d'observer les usages liés aux innovations et de réaliser une étude d'impact économique avant toute législation sur ce sujet, afin de préserver l'équilibre souhaitable entre innovation, compétitivité et respect de la vie privée.

 

Le système de santé français a-t-il encore les moyens de financer les surcoûts que vous annoncez en cas d'une généralisation de la médecine individualisée ? Quelles sont sinon les économies qui devront être réalisée ?

La médecine individualisée, c'est aussi la prévention, le maintien à domicile, de nombreux progrès, souvent liés au numérique, qui abaisseront la dépense de soin. La médecine, pour sa part, saura de plus en plus personnaliser son diagnostic en fonction des caractéristiques propres de chaque individu et notamment de son génome. Ceci est un fait. Elle pourra donc adapter les modalités d'interventions médicamenteuses ou chirurgicales aux spécificités de chaque patient, réduisant les risques associés aux soins. La relation au médecin aura évolué, un certain nombre d'actes pouvant être réalisés par le patient lui-même. Par exemple, l'imagerie portable à domicile rendra possible le suivi à distance et en continu du patient. Des interventions chirurgicales pourront être évitées. L'observance des thérapeutiques par le patient sera également mieux contrôlée. L'ensemble de ces évolutions pourra être à l'origine d'une diminution des coûts de la santé à l'échelle de la société et d'un gain de santé publique, même si la généralisation de la médecine individualisée aura évidemment un coût.

 

"Les entreprises qui emploient en France devraient s'appuyer beaucoup plus sur les services économiques des ambassades françaises"

Dans le domaine de la chimie du végétal, vous appelez de vos vœux "un environnement réglementaire comparable aux pays étrangers". Quels pays vous inspirent et pour quels types de mesure ?

Une étude précise mériterait d'être menée sur ce sujet complexe. Il semble par exemple que les autorisations administratives pour lancer une unité de production soient beaucoup plus rapides à obtenir en Allemagne qu'en France.

Pour la valorisation des richesses marines, vous recommandez de "s'appuyer sur la diplomatie économique pour soutenir les efforts d'exportation de nos champions nationaux". En quoi consiste cette diplomatie économique ? Et pourquoi ne pas la généraliser à tous les secteurs économiques ?

La France a un des tous premiers réseaux diplomatiques au monde. La diplomatie économique, c'est-à-dire le soutien par les services de l'Etat des entreprises dans leur volonté d'exporter, est une priorité du Quai d'Orsay au service du redressement économique du pays. Les entreprises qui emploient en France, quelle que soit leur taille, devraient s'appuyer beaucoup plus sur les services économiques des ambassades françaises. L'Ambition "dessalement de l'eau de mer" répond presque exclusivement à des besoins situés à l'étranger : il est particulièrement vital pour ce secteur de s'appuyer sur cette diplomatie économique, même si le raisonnement vaut pour toutes les entreprises exportatrices.

 

Lors de la mise en place des pôles de compétitivité, le gouvernement d'alors n'avait pas eu le courage politique de choisir parmi des technologies à privilégier et avait opté pour le saupoudrage : un trop grand nombre de pôles répartis à travers tout le pays pour ne froisser aucun élu. Comment éviter de retomber dans ce mode de traitement de l'innovation et du développement territorial ?

La commission a justement décidé de faire des choix et recommande au gouvernement de mobiliser l'ensemble des moyens de l'action publique, dans la durée, autour de ces sept Ambitions pour susciter un tissu industriel puissant, qui permette à la France d'être une référence internationale dans ces domaines.

Innovation / Politique économique