Les retombées de la triple catastrophe sur l'économie japonaise

Evelyne Dourille-Feer, économiste spécialiste du Japon au CEPII, analyse les conséquences économiques du drame japonais, à court et à long terme.

Les violences sismiques ont jalonné l'histoire japonaise, du grand séisme du Kantô d'une magnitude de 7.8 ayant fait 140 000 victimes dans la région de Tokyo-Yokohama en septembre 1923 à celui de Kobe (magnitude 7.2) en janvier 1995 avec plus de 6 400 morts, pour ne citer que les plus meurtriers et les plus récents. Pourtant, le tremblement de terre qui a dévasté la région de Sendai le 11 mars est singulier par sa magnitude exceptionnelle de 8.9, combinée à un violent tsunami ainsi qu'à une crise nucléaire. Le premier bilan de cette catastrophe, " la plus grave depuis la deuxième guerre mondiale " selon le Premier ministre Naoto Kan, doit être dressé avec prudence car d'importantes secousses sismiques secouent encore la région de Tokyo alors que l'étendue de la contamination radioactive est encore mal évaluée.

De nombreuses unités de production de biens intermédiaires s'étaient localisées le long de la côte pacifique du Tohoku au Nord Kantô.

Les dégâts du tremblement de terre de Kobe en 1995 ont été estimés à 100 milliards de dollars. Ceux de celui de Sendai risquent d'être beaucoup plus élevés tant au niveau humain qu'économique. Le nombre de victimes semble devoir nettement excéder les 10 000 morts, notamment à cause des très nombreux disparus pendant l'épisode du tsunami.

Si la région de Sendai ne représente qu'environ 7% du PIB japonais, les importantes destructions d'infrastructures industrielles et de transports (rails, routes, ports) pèsent déjà sur différentes chaînes de production de l'archipel, qui faute d'approvisionnement suffisant en pièces et composants sont contraintes au chômage technique. En effet, de nombreuses unités de production de biens intermédiaires (sidérurgie, pétrole, ferronickel, zinc...) s'étaient localisées le long de la côte pacifique du Tohoku au Nord Kantô afin de profiter des facilités de transport. L'interruption de la production de ces usines aura des répercussions sur de nombreuses industries.

Le secteur automobile sera particulièrement touché par l'interruption de la production régionale spécialisée.

Le secteur automobile sera particulièrement touché par l'interruption de la production régionale spécialisée comme celle des tôles pour carrosserie de Sumitomo ou celle du fil d'acier pour renforcer les pneus de Nippon Steel. La construction navale sera également impactée faute d'approvisionnement en certaines tôles spécifiques. Le déficit de production de zinc et de ferronickel aura des répercussions sur l'industrie chimique. Par ailleurs, les destructions d'usines de biens intermédiaires ou de composants indispensables à la production électronique et informatique pénaliseront ces deux secteurs pendant une période encore indéterminée; d'autant plus que la méthode de gestion en " flux tendus " implique de très faibles stocks dans de nombreuses entreprises de l'archipel.

A ce problème d'approvisionnement, vient s'ajouter celui de la pénurie d'électricité lié à l'arrêt de 11 réacteurs nucléaires dans la région. La compagnie électrique Tepco, qui dessert la région Est du Japon, a planifié en accord avec le gouvernement des coupures de courant ordonnées par tranche d'environ 3 heures dans les préfectures de Tokyo, Chiba, Gunma, Ibaraki, Kanagawa, Saitama, Tochigi et Yamanashi jusqu'à la fin avril. Compte tenu du double problème de l'approvisionnement en pièces ou composants et des coupures de courant, de nombreuses entreprises ont décidé la suspension temporaire de leur production dans les régions sinistrées, voire même dans tout l'archipel dans le cas des constructeurs automobiles.

La terrible épreuve humaine laissera des traces. Une remise en cause du programme de développement du secteur nucléaire ne fait guère de doute.

Beaucoup plus grave encore est le problème touchant à la sécurité nucléaire. Après une période d'espoir de maîtriser les premiers incidents de la centrale de Fukushima, la crise nucléaire s'est intensifiée. Mercredi 15, les zones de contamination radioactive s'étendaient et l'on enregistrait au nord de Tokyo dans la préfecture d'Ibaraki des taux de radiation 300 fois supérieurs à la normale. Quelques jours après le séisme de Sendai, près de 600.000 personnes avaient été évacuées dont plus de 200.000 dans la zone des 20 kilomètres autour de la centrale de Fukushima. Désormais, les autorités demandent aux habitants localisés dans la zone des 30 kilomètres autour de la centrale de rester confinés chez eux. Comme la zone à risque radioactif s'étend, les habitants de Tokyo craignent qu'une telle mesure ne leur soit appliquée et ont dévalisé certains rayons des supermarchés. Par ailleurs, les transports ferroviaires ou métro tournent au ralenti.

Si bien que l'économie nippone est en grande partie paralysée. La durée de cette paralysie dépendra d'abord de la gravité de l'accident nucléaire en cours mais également de l'arrêt des secousses sismiques. Quelque soit l'issue des graves événements actuels, il ne fait pas de doute que le peuple japonais surmontera la triple catastrophe qui l'accable et que, après une période de désorganisation et de récession, l'économie rebondira. Toutefois, la terrible épreuve humaine traversée laissera des traces. Une remise en cause du programme de développement du secteur nucléaire, qui devait passer de 30% à 50% de la production électrique d'ici 2030, ne fait guère de doute. Une réflexion plus profonde sur le gaspillage énergétique et consumériste ainsi que sur le bien fondé d'un modèle socio-économique tournée vers la poursuite de la croissance pourrait bien progresser sur l'Archipel et peut-être au-delà...

 

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