Jean-Philippe Clément (Mairie de Paris) "Nous lutterons contre les locations illégales facilitées par les plateformes type Airbnb grâce à la data science"

Le nouvel administrateur général des données de Paris appelle les spécialistes de la data à créer de nouveaux services pour la ville.

Jean-Philippe Clément est l'administrateur général des données de Paris. © Mairie de Paris

JDN. Vous venez d'être nommé administrateur général des données de la mairie de Paris. Quels sont vos chantiers prioritaires ?

Jean-Philippe Clément. Une de nos priorités est de rapprocher les différentes sources de données du système d'information et de développer une démarche de mutualisation de la data. Cela pourra notamment prendre la forme d'une plateforme big data globale, c'est-à-dire qui regroupe tous les domaines des différents métiers de la ville d'ici à 2020.

Nous travaillons aussi sur les solutions IoT qui produisent de la data sur les infrastructures de gestion de la ville. Il a un existant qu'il faut continuer à faire évoluer et de nouvelles solutions. Par exemple, la gestion des datas concernant le trafic routier est issue de capteurs implantés dans la chaussée, qui sont coûteux à entretenir après des travaux de voirie.

Nous réfléchissons et testons des solutions plus légères qui pourraient utiliser les images issues de caméras mais aussi la data directement produites par les smartphones. Cela peut être des données partagées par les utilisateurs d'applications comme Waze, avec qui nous discutons, mais aussi, si l'on arrive à déployer le Wifi gratuit partout dans Paris, la relève des données de passage et de flux à partir des utilisateurs connectés. Cisco expérimente certaines de ces solutions Place de la Nation. Nous réfléchissons aussi à l'usage de beacons pour récupérer ce genre de data. C'est un chantier important car tout cela nous aiderait à récupérer des informations plus fiables notamment sur de plus petits axes routiers non équipés aujourd'hui.

"Nous réfléchissons à l'usage de beacons pour récupérer des données sur la circulation"

Il y a également un travail important sur les équipements municipaux, et notamment les centres thermiques, c'est-à-dire les systèmes de chauffage des équipements municipaux (écoles, gymnases, piscines…). Nous sommes en train de choisir un acteur pour cet important chantier d'évolution. Il va d'abord rénover près de 1 200 centres thermiques de la ville, qui ont parfois près de 30 ans, avant de les connecter. Concrètement, le chauffage sera piloté à distance en en fonction des demandes des utilisateurs et des données collectées dans les équipements (température, humidité ou présence). Tout devrait être déployé d'ici un an et demi.

 

Vous avez récemment annoncé la création d'une plateforme de données partagées qui aiderait à mieux gérer la consommation d'énergie dans certains quartiers. En quoi cela consiste ?

La start-up française Embix a développé une plateforme smart grid capable de mutualiser les données de production et de consommation d'énergie et distribuer aux acteurs du système des scénarios d'actions afin d'optimiser les consommations énergétiques et notamment de mieux gérer les pics de consommation. A Paris, l'un des pics se situe aux alentours de midi du fait de la forte activité sur le territoire à ce moment de la journée. Cet outil est capable de proposer des scénarios d'optimisation des consommations, comme sur le chauffage entre des logements, des bâtiments de bureaux ou des équipements de la ville.

"Embix a développé une plateforme smart grid capable de gérer les pics de consommation énergétique"

Cela permettrait, par exemple, aux gestionnaires des réseaux d'énergie de ne pas devoir rallumer une centrale thermique, productrice de gaz à effet de serre, pour assurer une production suffisante au moment du pic, et de faire ainsi des économies d'énergie. La bonne échelle de mise en place semble être celle de l'îlot ou du petit quartier. Pour pouvoir expliquer le dispositif à ces différents utilisateurs et pouvoir les engager dans la démarche. Nous cherchons à implanter ce dispositif dans le quartier de Clichy-Batignolles. Mais d'autres quartiers de Paris pourront fonctionner sur cette même logique comme le quartier de l'ancien hôpital Saint-Vincent de Paul, voire même le futur quartier Bercy-Charenton. C'est un modèle qui devrait pouvoir être répliqué.

 

L'open data est particulièrement efficace pour fluidifier les transports en commun. Où en êtes-vous avec les opérateurs sur ce point ?

Grâce à l'action de Jean-Louis Missika, l'adjoint de la maire en charge de l'urbanisme, les opérateurs se sont déclarés en capacité de rendre les données temps réel disponibles d'ici fin 2016 ou début 2017. Cela ne va pas forcément bouleverser le parc des applications mobiles disponibles sur ce sujet. Les applications existantes, Via Navigo, celle de la RATP ou encore Moovit et Citymapper vont pouvoir s'enrichir de données temps réel. Cette intégration devrait être rapide à partir du moment où les données seront disponibles. Il faudra tout même veiller à ce que chaque application soient loyales dans la manière d'utiliser les données et ne favorisent pas un moyen de transport plutôt qu'un autre en fonction de ses intérêts. Le Syndicat des Transports d'Ile-de-France contrôlera l'usage des données.

 

A votre avis, où sont les plus grosses opportunités pour les entreprises ? Et celles auxquelles elles ne pensent pas assez ?

Nous allons lancer très prochainement un marché de data science qui va nous permettre de réinterroger certains aspects de nos politiques publiques et nous permettre d'être plus rapide grâce à l'usage de la data. Par exemple, Paris a un certain nombre de contrôleurs pour faire face à l'ampleur du fléau des locations temporaires illégales, facilitées par des plateformes de type Airbnb. Les effets négatifs de ce type de location sont désormais connus : centre-ville vidé de ses habitants, hausse du prix des loyers, gentrification, etc. Pour que les contrôles soient plus efficaces, nous cherchons à mettre en place un service big data qui soit capable d'identifier précisément quels logements sont les plus susceptibles d'être touchés, et donc à contrôler en priorité. Cela serait possible grâce au recoupement d'informations glanées sur les annonces en ligne mais aussi lors des contrôlés réalisés par le passé, avec des données sur les types d'appartement les plus concernés, quels quartiers sont les plus sensibles, sur le profil des propriétaires qui pratiquent ce type de location.

"Nous cherchons un service big data capable d'identifier les logements susceptibles d'être loués illégalement"

La data science pourra aussi faciliter le contrôle des logements insalubres. Ce phénomène ne concerne plus des bâtiments entiers mais plutôt des appartements diffus, qu'il faut rechercher et cibler au mieux pour ne pas se déplacer pour rien lors des contrôles. Nous réfléchissons à un dispositif qui soit capable de définir, grâce aux résultats des visites précédentes, les logements à risques. On peut également imaginer que ce système nous aide à améliorer d'autres politiques publiques, comme la détection des arbres malades.

Au-delà de la data science, Il y a aussi une réelle opportunité à apporter des solutions IoT particulièrement adaptées aux problématiques des villes. Les technologies de captation et de transmission de basse consommation sont en plein essor et il y a de très bons acteurs en France mais il faut qu'ils se fassent plus connaître.

 

Justement, comment doit s'y prendre une entreprise qui veut travailler avec les data de Paris ?

Il y a plusieurs voies. Elle peut d'abord profiter de notre plateforme d'open data en ligne et accéder aux données sans forcément que l'on soit au courant. Il est ensuite possible de nous contacter si elle a des idées plus poussées. Nous avons aussi un groupe d'open innovation sur Meetup, site Internet américain de réseautage social, où les entrepreneurs peuvent nous soumettre leurs travaux.

"Nous avons un groupe d'open innovation sur Meetup où les entrepreneurs peuvent soumettre leurs travaux"

Il y a également de nombreux événements, comme le Hacking de l'Hôtel de Ville, où les entreprises peuvent se présenter. DataCity, le challenge d'innovation data que nous organisons en partenariat avec Numa, a également été une belle occasion pour les start-up. Cinq ont récemment été sélectionnées parmi les quelques 200 dossiers reçus.

Il est enfin possible de se faire connaître directement auprès du service des achats de la ville. Notre objectif est de multiplier les points de contact et cette mise en relation est au cœur de ma fonction.

 

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