Agent secret, un métier (presque) comme les autres

Popularisé par le personnage de James Bond, l'espion fictionnel force le trait, pousse à l'extrême les notions de flegme et de charisme, pour devenir une manière de surhomme que rien n'affecte, parvenant toujours à se tirer avec maestria de situations inextricables. Il n'empêche que ce métier offre de vraies carrières au sein des armées.

En cherchant un peu, on peut trouver de-ci de-là des témoignages d'agents secrets. Souvent sibyllins, volontairement flous, ils permettent néanmoins, par recoupement, de dégager les lignes de forces d'un espion. On pense bien sûr à l'autobiographie de Chuck Barris, producteur de jeux télévisés le jour, agent de la CIA la nuit (Georges Clooney adaptera son livre en en reprenant le titre : Confessions d'un homme dangereux). Si le sulfureux est ici mis à l'honneur, au détriment du souci d'exactitude, le livre nous renseigne tout de même sur un des traits essentiels du tempérament d'un agent secret : la duplicité. Aptitude forcément flanquée de son pendant : la loyauté (à son pays, ses supérieurs...). Cette ambivalence est d'ailleurs le substrat du métier. Pétri de paradoxes, l'aspirant espion devra à la fois être sociable et solitaire, prudent et audacieux, discret et curieux, rigoureux et souple...
Autre atout essentiel pour qui souhaite prétendre à un parachutage confortable en territoire étranger : être polyglotte. L'aptitude à parler plusieurs langues est en effet une des clés de ce métier pas tout à fait comme les autres. Exemple paroxysmique, le Berlin d'après guerre, Babel du XXe siècle, réunissait des Allemands, des Français, des Américains, des Anglais et des Russes sur un territoire grand comme un mouchoir de poche. Alain Bianchi, alors à a tête du service de la sûreté du Gouvernement militaire français de Berlin (GMFB), s'est livré de 1982 à 1990 aux joies subtiles du contre espionnage. Sa parfaite maitrise du français, de l'anglais et de l'allemand l'a sortie à maintes reprises de situations périlleuses. Mais, au delà de ça, elle lui a aussi offert une variété de grilles de lecture, la langue conditionnant directement la pensée. En d'autres termes, parler plusieurs langues permet de s'ouvrir à plusieurs systèmes de pensée, de jongler avec différentes façons de voir le monde nécessaires dans l'approche des problèmes diplomatiques, des questions de stratégie militaire.

Autant de qualités qui tendent à forger l'image d'un homme parfait que n'assaille jamais le doute, capable de trouver, en toute circonstance, la marche à suivre idoine. Pure illusion. Ce surhomme n'existe pas. Il n'est que la représentation d'un métier finalement fait de cela : une perpétuelle représentation. Pour comprendre un peu mieux les ressorts intimes qui meuvent au quotidien un espion, il convient de distinguer les différentes instances qui cohabitent en lui.

A l'instar de l'acteur, l'agent secret jongle avec les identités et se doit d'être juste dans son interprétation. Situé au premier plan, cet être de "spectacle" est la partie visible de l'iceberg. Comme un acteur, ce qu'on voit d'un espion, c'est ce qu'il souhaite qu'on voit de lui. Comme un acteur, il souhaite qu'on croit en ce qu'on voit, que cette "personnalité écran" produise un "effet de réel", pour reprendre un mot cher à Roland Barthes. Le contrôle qu'il exerce sur elle est total - et ce, ironiquement, même dans l'hypothèse où il aurait à se glisser dans la peau d'un personnage en proie au doute.

Une maîtrise du "jeu" qui a autant à voir avec une remarquable faculté d'adaptation qu'avec de réelles talents d'acteurs, et n'ôte rien au caractère humain, donc faillible, de l'homme qui la déploie, dont la personnalité et les états d'âme ne sont pas morts, mais simplement relégués au second plan.

Autrement dit, toutes les compétences que nous venons d'énumérer mises à part, le job d'agent secret est un job comme un autre, somme toute, effectué par des gens (presque) comme les autres - au détail près qu'ils sont sans-doute davantage capables que la moyenne de faire abstraction de leur identité propre. Si vous souhaitez y postuler, on ne saurait que trop vous recommander de vous rendre sur la rubrique recrutement du site de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure). Vous passerez un concours d'entrée et intégrerez peut-être l'une des trois catégories segmentant les 4750 fonctionnaires y travaillant. Pour peu que vous possédiez les qualités que nous venons d'énumérer, il y a de fortes chances que vous réussissiez votre coup : il se murmure en effet que le service de renseignement extérieur français rencontre ces temps-ci quelques difficultés à trouver des bras et des cerveaux disponibles...

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