Julien Roitman (Ingénieurs et scientifiques de France) "Les ingénieurs ont une responsabilité sociétale"

Organisateur de la Journée nationale de l'ingénieur, Julien Roitman défend une parole plus forte de la profession dans le débat public.

Julien Roitman préside Ingénieurs et scientifiques de France (IESF), une fédération d'associations d'ingénieurs qui est le lointain successeur de la société des ingénieurs civils de France, reconnue d'utilité publique en 1860 par Napoléon III. Aujourd'hui, l'IESF veut représenter la profession et exprimer les positions des ingénieurs.

 

image
Julien Roitman, président de l'IESF. © F. FOUCHA

JDN. Vous entendez jouer un rôle de représentation des ingénieurs de France. Cependant existe-t-il vraiment un point de vue des ingénieurs ?

Julien Roitman. Il n'existe pas un débat national d'importance qui n'ait d'aspects scientifiques et techniques. Or, dans les institutions publiques, il n'y a pas d'ingénieur ni de scientifiques. Dans le gouvernement actuel, on ne trouve aucun ingénieur. Dans le millier de parlementaires de l'Assemblée nationale et du Sénat, on en dénombre une douzaine. La France compte pourtant 1 million d'ingénieurs, soit 4% de la population active. C'est dramatique ! Au moment de prendre une décision importante, on a besoin du background qui permet d'avoir une certaine vision, un certain éclairage.

 

Etes-vous un lobby alors ?

Je n'aime pas cette idée de lobby, de défense des intérêts particuliers. Nous n'avons pas de revendications particulières. En revanche, nous avons la légitimité pour nous exprimer sur les questions techniques et scientifiques.

 

Tous les ingénieurs de France ne partagent pourtant pas les mêmes positions...

C'est évident. Cependant, les ingénieurs sortent tous de moules standardisés. Comme les diplômés de Sciences Po partagent une approche commune face à un problème, les ingénieurs sont calibrés pour aborder les questions scientifiques et techniques de manière factuelle, quelle que soit la discipline dans laquelle ils évoluent. A la manière des médecins de toutes spécialités qui estiment avoir une mission, les ingénieurs considèrent qu'ils contribuent au progrès.

 

"Les ingénieurs sont calibrés pour aborder les questions scientifiques et techniques de manière factuelle"

Pourtant, un ingénieur français se définit davantage comme diplômé de son école que comme ingénieur. Votre plus grand obstacle ne serait-il pas la mentalité des ingénieurs eux-mêmes ?

C'est en effet un de mes combats. Nous souffrons du syndrome du village gaulois. En Allemagne, je me présenterais comme ingénieur, membre du syndicat VDI. En Italie, comme un ingénieur, membre de l'ordre. En France, je suis un ancien de telle école. Evidemment, cela a quelques vertus : les associations d'anciens élèves constituent à la fois un fort réseau de solidarité et un outil de valorisation de la marque de l'école. Une partie de mon challenge consiste à relier leurs questions à celle de l'ingénieur en général. Ce message est généralement bien accepté par les organes dirigeants de ces organismes, même si c'est plus compliqué pour la base. Aujourd'hui, les gens commencent à avoir en tête une fusée à trois étages : l'association des anciens élèves, l'IESF et l'intérêt national. Retrouver la croissance grâce à l'innovation et à l'industrie, c'est une affaire d'ingénieur. La profession a une responsabilité sociétale.

 

Vous parlez d'industrie comme une affaire d'ingénieur. Or, ils sont de plus en plus nombreux dans la finance ou le conseil. L'industrie est-elle toujours constitutive de l'identité de l'ingénieur ?

Il y a effectivement quelques milliers d'ingénieurs qui sont allés dans la finance ou le conseil. Cela dit, ce phénomène reste très localisé : cela ne représente une proportion importante que pour 5 ou 6 écoles du groupe A, les plus prestigieuses. Dans l'immense majorité des écoles, les diplômés vont dans l'industrie ou les services. Aujourd'hui, les deux tiers des ingénieurs travaillent soit dans l'industrie, soit dans les services directement liés à l'industrie. En comparaison, 3 à 4% travaillent dans la finance et autant dans le conseil. Moins de 10%, ce n'est pas la marée noire ! Par ailleurs, même ceux qui sont dans le conseil et la finance abordent les problèmes à la façon des ingénieurs, et non comme un HEC.

 

"En matière d'entrepreneuriat, l'ingénieur n'aime pas trop la page blanche"

La Journée nationale de l'ingénieur a pour thème "Innover, entreprendre". Les ingénieurs sont-ils les mieux placés pour l'entrepreneuriat, où l'on imagine plus facilement des diplômés d'écoles de commerce ?

Aujourd'hui, seuls 4% des ingénieurs sont à leur compte. Lors de la Journée nationale de l'ingénieur de l'année dernière, nous nous étions fixé comme objectif de doubler cette proportion d'ici à 2020. L'écrasante majorité des start-up est créée par des diplômés d'écoles de management. En revanche, dans la reprise d'entreprise, on trouve beaucoup plus d'ingénieurs. Manifestement, l'ingénieur n'aime pas trop la page blanche !

 

Atteindrez-vous votre objectif ?

Certains indices sont encourageants. 11% des ingénieurs affirment avoir un projet d'entreprise en tête, mais cette proportion grimpe à 25% chez les moins de 30 ans. Parallèlement, les associations évoluent : on voit apparaitre des groupes d'entrepreneurs, des clubs de dirigeants, des réunions de business angels... Les écoles elles-mêmes commencent à ouvrir des incubateurs. Enfin, depuis quelques années, de plus en plus d'ingénieurs complètent leur formation avec une année dans une école de commerce.

 

"11% des ingénieurs affirment avoir un projet d'entreprise en tête, mais 25% des moins de 30 ans"

Reste que les ingénieurs sont plutôt bien lotis comme salariés des grands groupes. A quoi bon se lancer dans l'entrepreneuriat quand on a un métier intéressant, un bon salaire et peu de chômage ?

C'est exact, historiquement. C'est d'ailleurs pour cela que j'essaie de faire passer le message aux futurs diplômés de commencer leur carrière dans un PME pendant deux ou trois ans. C'est là que l'on apprend à travailler, que l'on acquiert une vue large de l'entreprise... Cela va aussi dans le sens de l'entrepreneuriat. Par ailleurs, les grands groupes ne sont plus ce qu'ils étaient : aujourd'hui, un ingénieur va changer cinq ou six fois d'entreprise dans sa carrière. L'emploi à vie n'existe plus.

 

L'année dernière, vous aviez évoqué la création d'un ordre des ingénieurs. Où en est cette idée ?

C'est en chantier. Lorsque nous avons ouvert ce débat, certains étaient à fond pour, d'autres à fond contre. La démarche continue et le consensus s'est fait sur deux points : se doter d'une structure qui soit reconnue comme interlocuteur de la profession et le faire le plus vite possible. Concrètement, un groupe de travail doit rendre ses conclusions au dernier trimestre 2014. L'objectif est que cette structure soit en place en 2017. L'idée de créer un ordre est peut-être écartée, mais le projet est en bonne santé.

 

Placée sous le haut patronage du président de la République, la Journée nationale de l'ingénieur, dont le JDN est partenaire, se tient le 3 avril à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris. Lors du colloque parisien, de nombreux intervenants aborderont le thème "Innover, entreprendre", parmi lesquels Xavier Fontanet, Claudie Haigneré, Fleur Pellerin, Arnaud Montebourg... Vous pouvez vous inscrire dès maintenant à partir de cette page. Cette journée sera suivie de 30 événements dans toute la France

Ecole d'ingénieur