Bertrand Pointeau (L'entreprise expliquée aux ados) : "Il faut sensibiliser très tôt les jeunes aux rouages de l'entreprise"

Expliquer de manière pédagogique le monde de l'entreprise aux 14-17 ans, tel est l'objectif de Bertrand Pointeau, directeur associé chez Bain. Il livre ses conseils.

L'entreprise, un monde inconnu des jeunes ? C'est en tout cas ce que pense Bertrand Pointeau qui a délaissé un temps ses activités de directeur associé chez Bain & Company pour réaliser son livre L'entreprise (enfin) expliquée aux ados... et aux autres !. Un ouvrage riche en illustrations et pédagogique qui s'attaque à l'entreprise sous toutes ses dimensions : son fonctionnement, les hommes qui y travaillent, sa place dans la société... L'auteur nous livre ses motivations.

 

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Bertrand Pointeau, "L'entreprise enfin expliquée aux ados" © Bain

Faire un livre pour expliquer l'entreprise aux adolescents, c'est partir du principe qu'ils la connaissent mal. Sur quoi repose votre constat ?
Bertrand Pointeau. C'est avant tout un chiffre : 70 % des jeunes actuellement au collège ou au lycée, c'est-à-dire les 14-17 ans, travailleront à un moment donné de leur vie dans une entreprise. En outre, 70 % des parents pensent que le monde de l'éducation ne prépare pas assez ces jeunes au monde de l'entreprise. Ecrire ce livre répondait également à une motivation plus personnelle puisque je suis père de deux adolescents. Comme dans beaucoup de familles, on parle de l'entreprise à la maison. Je sens que mes enfants sont ouverts et intrigués par elle mais qu'ils sont aussi méfiants, inquiets et surtout, qu'ils manquent de connaissances. En m'intéressant au sujet, je me suis aperçu qu'il n'existait aucun ouvrage de ce type publié chez un grand éditeur jeunesse. J'ai donc pris un congé sabbatique de six mois pour écrire ce livre.

 

Vous avez exercé votre métier de consultant dans plusieurs pays. Avez-vous constaté des différences de perception de l'entreprise chez les jeunes à l'étranger ?
Le constat est globalement le même, y compris aux Etats-Unis ou en Grande Bretagne : les jeunes, là-bas aussi, manquent de connaissances et marquent de l'inquiétude. En revanche, les points de départ culturels ne sont pas toujours les mêmes : dans les familles américaines, il est vrai qu'on entretient plus la culture de l'entrepreneur héro.

 

Sur quels points faut-il insister, selon vous, lorsque l'on parle de l'entreprise à des adolescents, par exemple en tant que parents ?
Donner les connaissances de base est difficile mais indispensable. Il ne s'agit bien entendu pas d'en faire des experts en management, loin de là. Mais il est bon de leur donner les notions de base sur "Comment crée-t-on une entreprise ?", "Comment se finance-t-on ?", "A quoi sert la comptabilité ?", "Comment manager les hommes ?". Il existe une manière attrayante d'aborder les questions de l'entreprise et je l'utilise beaucoup dans mon livre : c'est raconter des histoires, faire des portraits de personnalités du monde de l'entreprise, connues ou non, ayant fait des études ou autodidactes. Par ces exemples, on arrive à éveiller l'intérêt des jeunes, ce qui permet ensuite plus facilement d'aborder les concepts.

 

"Il faut développer le discernement des jeunes pour qu'ils soient meilleurs managers que ma génération"

L'un des thèmes qui a le plus de succès auprès des lecteurs de mon livre est le chapitre intitulé "Qu'est-ce qu'un bon chef ?". Il est essentiel d'aborder tôt la question du leadership en insistant sur le fait qu'il n'est pas le privilège des grands patrons. Il s'agit de faire comprendre aux jeunes que le monde de l'entreprise est rempli de personnes qui ont du pouvoir sur autrui, même modeste. Cela peut être le chef de rayon du supermarché, le contremaître? Les jeunes conçoivent facilement que, quand ils entreront dans le monde de l'entreprise, ils auront un chef. Ils ne s'imaginent pas qu'ils vont probablement eux aussi superviser d'autres gens. Et comme être manager ne se fait pas tout seul, il faut les sensibiliser tôt.

 

C'est, selon moi, un devoir des parents que d'expliquer cela à leurs enfants, en faisant au préalable un effort pour construire, simplifier ces explications. A partir de 14 ans, quand les jeunes ont les deux pieds dans l'adolescence, ils ont le minimum de compréhension et d'intérêt pour la vie sociale en général pour comprendre les problématiques de l'entreprise en particulier.


Et comment aborder des actualités dures comme la fermeture de l'usine ArcelorMittal à Gandrange ?
C'est délicat. J'ai traité dans mon livre quelques grands débats d'actualité dans lesquels les entreprises sont parties prenantes : l'éthique, la diversité, la justice sociale et la mondialisation. J'ai refusé d'adopter un discours hyper positif qui "survendrait " l'entreprise mais je n'ai pas voulu non plus tomber dans le catastrophisme, le cynisme et le portrait au vitriol vers lesquels me poussaient un certain nombre de personnes que j'ai rencontrées. L'idée était donc de montrer le meilleur comme le pire pour faire prendre conscience des tensions et des clivages qui existent. Quand je parle d'Enron, je parle aussi de Johnson & Johnson qui fait plonger son cours de bourse en prolongeant l'arrêt de la production d'un médicament dangereux, le temps d'être certain que le problème est vraiment résolu. Quand je parle des restructurations chez HP, je parle aussi des nombreuses entreprises qui pratiquent la formation professionnelle pour faire évoluer constamment les compétences de leurs salariés. Il faut développer le discernement des jeunes pour que, quand ils seront à leur tour aux affaires, ils soient meilleurs managers que la génération à laquelle j'appartiens.

 

Que préconiseriez-vous comme changements en France pour donner une meilleure place à l'entreprise dans la formation des jeunes ?
Tout d'abord, il ne faut pas jeter systématiquement la pierre à l'Education nationale car elle essaie d'entreprendre des choses : les mini-stages, l'option de découverte professionnelle en classe de troisième (DP3), les partenariats avec nombre d'associations professionnelles comme le Medef, donnant lieu à des rencontres avec des entrepreneurs. Mais il faut désormais passer du stade du simple témoignage à celui de la pédagogie. Il faut expliquer les concepts de base. Il faut également créer, à l'instar du monde anglo-saxon, un environnement social où les stages, les petits boulots en entreprise pour les adolescents sont reconnus. Mais l'effort doit aussi venir des entreprises, qui doivent apprendre à parler plus vrai et à expliquer leurs actions aux jeunes.

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