Stewart Butterfield (Slack) "Slack permet à tous les services que vous utilisez de fonctionner ensemble"

Intégration de multiples services cloud, gestion de gros volumes d'informations, temps réel... Le fondateur de la start-up décrypte les raisons du succès fulgurant de son outil collaboratif, et dévoile ses projets.

 

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Stewart Butterfield est co-fondateur et CEO de Slack. © Slack

JDN. Pouvez-vous nous présenter Slack ?

Stewart Butterfield. Six ans en arrière, nous avions développé un jeu en ligne multi-joueurs appelé Glitch. Pour les besoins de ce jeu, nous avions alors fait appel à une technologie un peu ancienne, nommée IRC ou Internet Relay Chat, qui permet la discussion en groupe via différents canaux. Nous l'utilisions d'ailleurs nous-même en interne pour communiquer car les membres de l'équipe étaient à l'époque répartis dans plusieurs villes aux Etats-Unis et au Canada.

Il y a deux ans, le jeu ne décollant pas, nous avons décidé de nous réorienter et de créer Slack, une plateforme dédiée aux communications internes en entreprise. Nous avions en effet la conviction que d'autres entreprises que la nôtre apprécieraient ce produit. Preuve que nous ne nous sommes pas trompés, le service dénombre aujourd'hui près de 500 000 utilisateurs actifs journaliers. L'entreprise compte une centaine d'employés, répartis entre nos bureaux de San Francisco et Vancouver.

Comment le service se différencie-t-il des réseaux sociaux d'entreprise existants ?

A mes yeux, les produits créés pour les grandes entreprises ne sont pas toujours conçus dans l'optique d'apporter réellement de la valeur à ceux qui les utilisent. Ils sont parfois compliqués et peu plaisants à utiliser. A l'inverse, Slack est apprécié par ses utilisateurs. La meilleure preuve est sur Twitter où nos utilisateurs partagent régulièrement leurs expériences sur ce qui a été baptisé le "Slack Wall of Love". L'autre différence avec les réseaux sociaux d'entreprise est que notre plateforme s'adresse à des équipes de taille plus réduite, de 18 à 20 personnes en moyenne, même si certaines d'entre elles peuvent parfois atteindre quelques centaines d'employés.

Votre entreprise a connu une croissance fulgurante et, en à peine deux ans d'existence, celle-ci est déjà valorisée plus d'un milliard de dollars. Comment l'expliquez-vous ?

Je pense tout d'abord que le timing était excellent. Dès le départ, notre volonté a été de faire fonctionner Slack avec les applications que vous utilisiez déjà au quotidien, voire même de rendre leur utilisation encore plus agréable. En effet, Slack interagit avec des services qui sont aujourd'hui utilisés par la plupart d'entre nous. Vous pouvez par exemple écouter de la musique via Soundcloud ou lire les Tweets qui mentionnent votre entreprise sans avoir à quitter Slack. L'autre fonctionnalité à la base du succès de la plateforme est probablement son moteur de recherche qui indexe à la fois conversations, tweets mais aussi documents.

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Slack propose un environnement collaboratif temps réel qui se décline sur desktop et mobile. © Slack

Par exemple, si vous partagez le lien d'un document Word stocké sur Dropbox, Slack va alors en faire une copie et l'indexer dans les résultats de recherche.

Pour résumer, il existe aujourd'hui pléthore de services, et il y en aura sans doute bien plus dans les années à venir, mais il n'existait pas véritablement de plateforme permettant à toutes ces applications de fonctionner ensemble. C'est désormais le cas avec Slack.

Avez-vous vocation à tuer l'e-mail ?

Franchement, je ne vois pas l'e-mail disparaitre dans un futur proche. La preuve : vous et moi avons organisé cet entretien par e-mail. Pour autant, je pense que l'e-mail n'est vraiment pas le meilleur moyen pour communiquer au sein d'une entreprise. Et Slack présente d'ailleurs plusieurs avantages. Par exemple, si demain un nouvel employé rejoint une entreprise qui utilise Slack, celui-ci aura alors automatiquement accès à tous les messages, discussions et fichiers échangés entre ses membres. Cet historique n'existe pas dans les entreprises où les échanges se font encore par e-mail. Raison pour laquelle je pense que les usages devraient évoluer dans les cinq à dix années à venir.

L'utilisation de Slack rend-t-elle un individu plus productif au travail ?

"Près de 60 000 équipes utilisent Slack aujourd'hui"

Mon sentiment est que Slack vous permet surtout d'en réaliser davantage dans un espace temporel identique. Dans mon cas, la plateforme me permet d'accéder à un volume d'informations élevé.

Grâce à l'intégration de services comme Zendesk et Github, je suis par exemple au courant des réclamations clients mais aussi de tout ce qui concerne la partie technique du projet. Il s'agit souvent de messages sans grande importance mais Slack me permet véritablement de savoir tout ce qui se passe dans l'entreprise. Et il est beaucoup plus simple de lire et gérer toute cette quantité de messages avec Slack qu'avec n'importe quel autre outil. Pour répondre à votre question, je ne quitte pas forcément mon travail plus tôt mais j'ai néanmoins la sensation d'avoir accompli davantage de choses dans ma journée.
 

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L'interface graphique de Slack sur mobile est épurée pour en optimiser l'efficacité. © Slack

Sur quoi repose votre business model ?

Nous proposons l'utilisation de notre plateforme sous forme d'abonnement par personne, au mois ou à l'année. Nous avons également intégré il y a peu une offre à destination des grandes entreprises, dont les besoins peuvent parfois se révéler plus spécifiques. Sur l'année écoulée, nous avons réalisé près de 12 millions de dollars de chiffre d'affaires récurrent annuel, ou RRA, accumulé, auquel s'ajoute désormais près d'un million de dollars tous les 11 jours. 

Avez-vous des chiffres à partager sur votre activité ?

Près de 60 000 équipes utilisent Slack aujourd'hui. Nous comptons parmi nos clients des entreprises comme Airbnb, eBay, le Wall Street Journal ou encore Adobe. Près 30% d'entre eux sont européens. Nos trois premiers marchés sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, le Japon et l'Allemagne. Au total, ce sont plus de 300 millions de messages qui sont envoyés chaque mois via Slack. 

Justement, comment faîtes-vous pour garantir la sécurité des données échangées sur Slack ?

La sécurité est pour nous un enjeu majeur, raison pour laquelle nous avons mis en place un certain nombre de procédures. Par exemple, des entreprises tierces sont chargées de réaliser des tests de pénétration de notre système. Nous faisons aussi appel aux services d'une entreprise appelée HackerOne qui permet à des experts en sécurité à travers le monde d'obtenir de l'argent s'ils repèrent des bugs dans notre système. Nous obtenons par ce biais plusieurs milliers de rapports chaque mois.

Nous réalisons également des audits et avons obtenu plusieurs certifications reconnues à l'international. Enfin, nous avons mis en place un certain nombre de mesures en interne. Par exemple nous vérifions les antécédents judiciaires des employés et avons sécurisé l'accès à nos bureaux. Enfin, nous nous assurons que tous les ordinateurs portables de nos employés soient bien sécurisés avec des mots de passe et que leurs disques durs soient encryptés, pour prévenir les risques en cas de perte.

Flickr et Slack étaient à l'origine des jeux multi-joueurs et ont émergé suite à des évolutions de positionnement. Quels seraient vos conseils pour les entrepreneurs qui se posent la question de pivoter ou non ?

Pour l'anecdote, et contrairement à ce qui est souvent dit et écrit, la fonctionnalité de partage de photos n'a jamais fait partie intégrante du jeu Neverending [à l'origine de Flickr, NDLR]. Elle a en réalité été développée par la suite. Néanmoins, il est vrai que, pour créer Fickr, nous avons réutilisé les serveurs ainsi qu'une partie du code développé à l'origine pour le jeu.

"Nous envisageons également de développer une offre Enterprise"

Pour en venir à votre question, je pense que cette décision repose avant tout sur la volonté des membres de votre équipe de poursuivre ou non l'aventure ensemble. Cela va également dépendre de l'argent qu'il vous reste en banque. Dans notre cas, nous savions que notre jeu Glitch n'allait pas être un succès, mais nous disposions encore de 5 millions de dollars à la banque. Nous avions donc les moyens de réaliser notre pivot. Si vous attendez de ne plus avoir d'argent pour pivoter, c'est tout simplement trop tard. 

Quels sont vos objectifs pour la suite ?

Nous allons commencer à investir dans la publicité dès cette année, à la fois dans le offline et le online. Nous envisageons également de développer une offre Enterprise d'ici la fin de l'année afin de faciliter l'adoption de Slack par les grandes entreprises. Enfin, deux nouveaux bureaux devraient ouvrir cette année, l'un en Asie et l'autre en Europe, probablement à Dublin.


Biographie professionnelle : Stewart Butterfield est le co-fondateur est CEO de Slack, une plateforme dédiée aux communications internes en entreprise. Canadien d'origine, il est connu pour être le co-fondateur de la plateforme de partage de photos Flickr. Stewart a été nommé parmi les 100 personnes les plus influentes au monde par le magazine Time. Il a obtenu un B.A et un Master en Philosophie à l'Université de Victoria et Cambridge.

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