Comment Domo imagine le futur de la Business Intelligence

Valorisé deux milliards de dollars, l'éditeur américain fait le pari d’un outil de BI 100% cloud. Domo multiplie pour cela les connecteurs pour s’interfacer aux applications d’entreprise.

La licorne sort du bois. Domo était jusqu'alors l'une des start-up valorisées plus d'un milliard de dollars parmi les plus discrètes aux États-Unis. Loin du battage médiatique de la Silicon Valley, ce spécialiste de la Business Intelligence (BI) cultivait le culte du secret en basant sa R&D dans la très mormone ville de Salt Lake City. Pas de communication à la presse, des informations distillées au compte-goutte... et puis les annonces se sont précipitées ces dernières semaines.

Domo a levé 590 millions de dollars depuis sa création en 2010

En mars, Domo levait 131 millions de dollars auprès d'investisseurs privés et institutionnels - dont BlackRock et Crédit Suisse. Avec ce nouveau tour de table, la société a amassé un joli pactole de plus de 590 millions de dollars depuis sa création en 2010. Selon Bloomberg, elle prépare une introduction en Bourse avec l'aide de Morgan Stanley et du Crédit Suisse.

Domo qui revendique plus de mille clients, dont eBay, MasterCard, Schneider Electric ou National Geographic, affichait un chiffre d'affaires de 100 millions de dollars en 2015. La société emploie 800 personnes et prévoit 500 recrutements en 2016.

L'homme derrière cette réussite n'est pas un inconnu. Le PDG de Domo, Josh James, a fondé Omniture. Cet éditeur de solutions de marketing et web analytics a été revendu à Adobe 1,8 milliard de dollars en 2009. Fortune faite, l'entrepreneur américain monte un fonds d'investissement, Shacho, puis rachète Corda Technologies, un spécialiste du décisionnel depuis rebaptisé Domo.

"Une stratégie visionnaire ou suicidaire"

Depuis, c'était le trou noir. Qu'allait faire Domo de tout l'argent levé ? En février, Philippe Nieuwbourg, analyste français indépendant et spécialiste de la Business Intelligence, faisait part de son scepticisme dans un billet sur son site. Depuis il a rencontré des représentants de Domo, vu le produit et a changé d'avis.

"Domo travaille sur une vision de la BI du futur en proposant une solution 100% cloud. Ses dirigeants font le pari que, d'ici 5 ans, un grand nombre d'entreprises auront placé toutes leurs applications métier dans le cloud. Domo pourra alors se connecter nativement à elles. Ce qui rendrait anachronique les outils traditionnels de BI alimentés par des bases de données structurées", explique l'expert. "C'est un coup de poker à plusieurs centaines de millions de dollars. Une stratégie visionnaire ou suicidaire."

Domo propose une solution de BI  graphique 100% cloud. © Domo

La société a déjà développé plus de 400 connecteurs pour faire de Domo la fenêtre du poste de travail que l'on ne ferme jamais. Parmi ces connecteurs applicatifs, on en trouve pour Salesforce, SugarCRM, Marketo, Oracle, PostgreSQL, Microsoft SQL Server ou encore MySQL. Domo a aussi développé, Workbench, un outil d'administration qui, placé derrière le pare-feu, permet aux administrateurs de définir quel type de données ils veulent envoyer vers Domo. "Si on prend les trois étapes classiques de la BI : la collecte, le stockage et la restitution", poursuit Philippe Nieuwbourg. "C'est sur la collecte que Domo entend prendre un avantage décisif."

Une course aux connecteurs comme Slack

"Demain, la guerre ne se fera plus sur les fonctionnalités mais sur le nombre de connecteurs", estime Philippe Nieuwbourg. Le récent rachat d'Industrial CodeBox, un catalogue de connecteurs, par Qlik vient confirmer cette tendance. Cette course aux connecteurs rappelle celle engagée par les outils de collaboration temps réel, Slack en tête.

Domo s'est aussi rapproché de Slack en lançant sa messagerie instantanée

D'ailleurs, Domo se rapproche de Slack en lançant tout récemment Buzz, sa messagerie instantanée. La finalité est toutefois différente puisqu'il s'agit de faciliter le partage et l'échange entre collègues autour d'un graphique, d'un tableau de bord. Un volet collaboratif où le concurrent Tableau Software peine à s'imposer selon Philippe Nieuwbourg.

La messagerie instantanée de Domo apparaît à droite de l'écran de l'application. © Capture JDN

Un Appstore avec un millier d'applications

Lors de Domopalooza, sa conférence utilisateurs, en mars dernier, Domo a aussi levé le voile sur son Appstore. Il regroupe un millier d'applications gratuites ou en mode freemium, rangées par catégories d'utilisateur : les ressources humaines, le marketing, la finance, l'IT… Elles visent, par exemple, à évaluer les prévisions de ventes ou à mesurer l'engagement sur les réseaux sociaux. Le tout devant enrichir le concept de "Business cloud" poussé par Domo, où la Business Intelligence (rebaptisée au passage Business Management), se démocratise dans l'entreprise – une veille promesse du décisionnel ! - et se décline sur tous les terminaux, du smartphone au poste de travail.

Afin d'enrichir son écosystème, Domo met à disposition des développeurs des API et un kit de développement logiciel (SDK). L'éditeur a aussi monté un fonds de 50 millions de dollars pour investir dans les sociétés les plus actives de ce Business cloud.

Domo propose, également, une boutiques d'applications, toujours centrée sur la BI.  © Domo

Concurrent de Wave Analytics de Salesforce

Pour Philippe Nieuwbourg, les millions levés devraient plutôt servir à cette stratégie de cloudification qu'à enrichir fonctionnellement l'outil même s'il gagnerait à être amélioré. "Graphiquement, il est plaisant mais il a des faiblesses. Le croisement de données sur une carte n'est pas possible. Il n'y pas non plus de fonction de storytelling", note le spécialiste.

Une solution chère et pas toujours adaptée

Aux yeux de Philippe Nieuwbourg, le principal concurrent de Domo n'est autre que Wave Analytics, l'outil de Business Intelligence de Salesforce. L'analyste s'interroge d'ailleurs sur l'éventualité d'un rachat de Domo par ce dernier. "Salesforce ayant pris le train de la BI avec retard, une acquisition de ce type ferait sens", estime-t-il.

Et si Domo continue son chemin seul, le marché attendra de sa part plus de transparence, ainsi qu'un nombre plus conséquent de références sachant que sa politique de tarification est relativement élevée. Les prix affichés par la start-up s'échelonnent de 95 à 250 dollars par utilisateur et par mois. A titre de comparaison, Wave Analytics est proposé à partir de 75 euros par utilisateur et par mois.

Pour l'heure, le Gartner est à moitié convaincu. Dans sa dernière étude consacrée aux outils de BI, le cabinet d'études place Domo dans la partie supérieure de son magic quadrant (au sein des "acteurs de niche"). Il apprécie la facilité d'utilisation et la possibilité de combiner un grand nombre de sources de données pour bâtir rapidement des tableaux de bord intuitifs. En revanche, l'approche "cloud only" de Domo ne convient pas, selon Gartner, aux entreprises dont les données sont avant tout locales. Il pointe aussi du doigt la qualité de son support client. Ce qui pourrait devenir un handicap si l'éditeur croît très rapidement comme il l'espère.

Dans sa dernière étude consacrée aux outils de BI, le Gartner place Domo dans la partie supérieure de son magic quadrant.  © Gartner

Cloud public / Business intelligence