La nécessaire mutation de l'informatique indienne, tels les avatars de Vishnu

Pour vaincre l'adversité et se renouveler, l'industrie IT indienne a plusieurs voies devant elles, dont celle de la spécialisation, qui doit être centrée davantage sur le métier que sur la technologie.

Le Nasscom est l'association syndicale des sociétés de services informatiques indiennes. Comme toute organisation de ce type, elle organise des séminaires, des congrès où peuvent s'exprimer experts, visionnaires et têtes pensantes.

En février dernier, un invité s'est particulièrement illustré par un discours brillant et décalé. Il faut dire que cet hôte de marque, loin d'être issu du monde de la technologie, est un des grands capitaines de la vieille économie. Anand Mahindra, vice-président et directeur général de Mahindra & Mahindra, s'est appuyé sur la mythologie hindoue pour appeler à un changement des règles du jeu de l'innovation de la part du monde IT.

J'ai publié la traduction intégrale de ce discours en français sur mon blog (http://www.tkos.net/echos_IT_inde) car, au-delà de son originalité, il nous aide à mieux comprendre comment pensent les businessmen indiens d'aujourd'hui,  fortement influencés par la tradition mais ayant la tête dans le ciel et les pieds sur terre.

Ce dont le monde IT indien a vraiment besoin, à ce stade où les doutes peuvent ébranler cette assurance légendaire et cette sérénité qui nous surprend toujours, est  de s'examiner, s'évaluer et définir sa direction.

L'assertion la plus forte de ce discours est certainement celle-ci, et j'imagine que l'assemblée de pontes qui siégeaient derrière lui ont dû esquisser une torsion d'inconfort sur leurs fauteuils : « ...Soudain, l'industrie (IT) semble être tombée de son piédestal ; vous êtes devant votre Hiranyakashyap » - un mauvais démon que le dieu Vishnu a dû éliminer en prenant un avatar qui pouvait conjurer un sort qui rendait Hiranyakashyap indestructible.

Ce que nous explique Anand Mahindra, est comment l'informatique indienne a créé une industrie performante dans un domaine qui est en plein mouvement et secoué de façon permanente par l'innovation, créant ainsi une image forte dans le monde, d'une valeur et d'une maîtrise qui génèrent des attentes parfois démesurées chez les occidentaux, pouvant même engendrer de la défiance ou de la déception injustement, dit-il.

Il faut le reconnaître, c'est effectivement une réaction que j'ai observée assez fréquemment, que d'attendre les Indiens qu'on dit si brillants, au tournant, et de se lamenter de leurs faiblesses, comme si elles surpassaient également celles du monde entier.

Notre orateur explique donc à ses auditeurs, utilisant une allégorie qui doit  leur parler fortement - la Trimurti de Brahma, le créateur, Vishnu le consolidateur et Shiva le destructeur - que le temps de la création est maintenant dépassé, qu'il est urgent devant les crises qui émergent (faiblesse du dollar, flambée des salaires, turn-over, manque de qualification pour le gros des ingénieurs, concurrence mondiale, etc...) de passer aux stades suivants.

Ce défi est comparable à celui que posa ce mauvais démon insaisissable, il n'y avait pas d'autre solution pour le vaincre que de se transformer.  Une des premières voies suggérées est la spécialisation, et celle-ci doit être centrée davantage sur le métier (service bancaire par exemple) que sur la technologie.

Ce point est tout à fait intéressant tant il est vrai que la confiance en soi d'une nation jeune et dynamique débouche parfois sur des malentendus et des engagements difficiles à tenir. Il est temps de rendre un vrai service maîtrisé plutôt que de proposer des ressources en volume et au meilleur coût. La seconde voie est l'innovation et le gourou du jour n'hésite pas à renvoyer le IT indien vers les réussites des industries de la « vieille économie » qui ont des leçons à donner.

Et il a raison surtout quand il met le doigt sur le côté purement opportuniste de ses confrères informaticiens, ce qui les a certainement fait dédaigner les modèles open-source et logiciel à la demande, moins sonnants et trébuchants à l'origine.  

Anand Mahindra appuie encore plus fort sur la plaie quand il invite son auditoire à considérer certains sacrifices inévitables : « De plus, préparons-nous à prendre des décisions difficiles tout au long du parcours - changer les gens qui ne font pas l'affaire, s'éloigner des marchés qui ne conviennent pas. ».  

De fait, les mouvements sont déjà très forts en Inde et la mutation est en marche, le management qui souvent a déjà une forte expérience internationale est capable d'impulser ces changements, il me semble que c'est beaucoup plus difficile à vivre pour ces milliers de jeunes à qui l'on a vendu qu'ils sont l'élite mondiale et que l'informatique peut être tout pour eux.

Enfin, lorsqu'il évoque Shiva, la coupe n'était pas encore pleine. Il faut que les anciens sauveurs de l'Inde entendent ce fabriquant d'automobiles, la vieille économie, leur dire : « Si vous n'êtes pas encore dans la liste des gagnants, vous avez besoin d'explorer d'autres façons de faire face à la compétition en vous basant sur la valeur et la différenciation plutôt que sur le prix et l'échelle. ».

Un vrai changement de mentalité pour de nombreux candidats qui, aujourd'hui encore, pressent les recruteurs de leur citer un nom prestigieux, de leur décrire des bureaux somptueux dans des parcs technologiques gigantesques, déclinent les avantages en nature... « Small is beautiful », intérêt de la technologie et valeur des projets, voilà ce qui devra aussi les faire rêver demain.

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