Les systèmes IT patrimoniaux, déclencheurs de la prochaine crise financière ?

Une menace plane sur les dix prochaines années et risque d’engloutir les organisations financières du monde entier : leur dépendance aux systèmes IT mainframes.

Voilà près de dix ans que les plus grandes organisations financières opèrent sous étroite surveillance, la leur et celle des instances réglementaires. La crise financière a révélé une facette sombre des réseaux bancaires mondiaux qui a justifié de réduire les pratiques des bonus et de conduire des réformes réglementaires. Mais une autre menace plane sur les dix prochaines années et risque d’engloutir les organisations financières du monde entier : leur dépendance aux systèmes IT mainframes.

Les mainframes sont la dorsale des systèmes IT du secteur financier. La première transformation numérique date des années 1960. Les premiers à avoir investi dans l’informatique ont privilégié des systèmes mainframes pour leurs besoins de traitement des données, comptes de transactions, emprunts, hypothèques et paiements. Aujourd’hui, ces systèmes n’ont quasiment pas évolué et sont identiques à ceux de l’époque. Du fait de la complexité de leur utilisation, des process stricts ont été mis en place pour encadrer et soutenir le bon fonctionnement de ces mainframes, si bien qu’ils ont acquis une réputation de fondation stable et fiable.

Les mainframes interviennent dans plus de 70% des transactions financières mondiales. Les banques les apprécient pour leur capacité à traiter rapidement de nombreuses transactions complexes, avantage non négligeable pour les gestionnaires de fonds adeptes de la technologie. Ces systèmes sont aussi réputés pour leur fiabilité et leur haute disponibilité, qui garantissent aux banques l’accès systématique à leurs dossiers et archives et le traitement ininterrompu des ordres d’importance vitale. Mais à présent, ces soutiens de la première heure craignent les répercussions de la prochaine vague digitale.

Des équipements lourds et une facture salée

Il faut savoir que ce service coûte cher. La dépendance à un seul fournisseur crée une situation d’oligopole pour les fournisseurs de systèmes mainframes, et les éditeurs de logiciels du secteur facturent d’énormes frais de licence aux grandes institutions financières pour assurer les performances de leurs systèmes de back-office. Ces entreprises n’avaient d’ailleurs pas vraiment d’autre choix, car il n’y a que quelques années que les systèmes IT ouverts plus modernes comme les serveurs x86 parviennent à rivaliser avec les performances des mainframes.

Les avancées de ces dix dernières années ont fait pencher la balance au point que la puissance de calcul des serveurs x86 a dépassé celle du mainframe, et cet écart continuera de se creuser au cours des dix prochaines années, si bien que ces systèmes modernes deviendront plus convaincants niveau performances. Et ils sont plus économiques : on estime qu’ils coûtent 90% moins cher que leurs pendants mainframes. Toute entreprise qui ne pourrait pas ou ne voudrait pas opérer le remplacement de ses systèmes mainframes se fera distancer par des concurrents qui auront basculé leurs applications vers de nouveaux systèmes.

Des contraintes réglementaires

La question de la modernisation se pose aussi. La volonté générale va dans le sens d’une réduction des coûts et d’une meilleure interopérabilité des applications pour un rapport prix-performance nettement plus avantageux, mais aussi de nouveaux services bancaires en accord avec les exigences de mobilité du cloud, d’automatisation et d’analyse du Big Data. Or, ces applications ne prennent pas naturellement en charge ces services, si bien qu’elles obligent à de gros efforts de réingénierie, inévitablement coûteux.

Cela devient une importante problématique pour les  institutions financières actuelles. Entre autres de nouvelles réglementations, les obligations liées à la technologie prévues par MiFID II, révision de la Directive de l’UE sur les marchés d’instruments financiers devant entrer en vigueur en 2018, vont les contraindre à mettre en œuvre de nouveaux modèles d’exécution des transactions, d’engagement des clients et de reporting, tandis que la dernière directive mobile de la Competition and Markets Authority (CMA) obligera les banques de détail à répliquer tous leurs services actuels de gestion de comptes sur de multiples appareils et terminaux. Ceci suppose d’adapter l’infrastructure IT bancaire et de mettre en conformité les systèmes patrimoniaux, ce qui prendra du temps et coûtera extrêmement cher. De nombreuses organisations financières ont commencé à adapter leurs systèmes mainframes en prévision du support des applications basées sur des navigateurs web et dans le cloud, mais les travaux de restructuration et le déploiement continu des mises à jour de ces applications vont prendre des mois et excéder les budgets IT, y compris ceux des acteurs majeurs.

La voie est libre pour de nouveaux acteurs

Bien entendu, les nouvelles sociétés Fintech n’auront aucun mal à se conformer à ces réglementations. Ces entités nées avec Internet ne sont pas entravées par de lourdes infrastructures IT patrimoniales. Au contraire, elles peuvent adapter leurs systèmes rapidement et aussi fréquemment que nécessaire. C’est ce qui explique les craintes des acteurs historiques de la finance, qui se sentent menacés par les nouveaux acteurs numérique du marché. Ils craignent notamment l’adoption généralisée de nouvelles méthodes de traitement plus rapides, à l’image de la Blockchain, qui promettent d’améliorer nettement l’efficacité des services.

Ces technologies ouvrent la voie à de nouveaux produits et à de nouvelles sources de revenus pour les start-up des Fintech. Mais les acteurs traditionnels, toujours engagés sur le chemin périlleux de la mise à jour du code patrimonial, risquent bien, eux, de manquer le train.

Un vivier de talents qui s’épuise

Le dernier problème, et non des moindres, qui se pose aux banques mondiales réside dans le recrutement de personnel compétent pour continuer à faire tourner les systèmes patrimoniaux, qui appellent des compétences spécifiques et de l’expérience.

Les institutions financières sont réputées pour être des pionnières de l’innovation technologique appliquée à leurs pratiques métiers. Mais les équipes IT internes à qui l’on doit des avancées technologiques majeures entre la banque et le consommateur n’interviennent quasiment pas sur les systèmes mainframes de back-office qui sous-tendent ces structures.

Elles ont plutôt recours à des tiers, prestataires de services de support, mandatés par les fournisseurs de systèmes mainframes d’aujourd’hui. Ces opérateurs de systèmes, dont beaucoup appliquent toujours les connaissances apprises à l’université dans les années 1950 et 1960, sont déjà ou seront bientôt à la retraite et facturent largement leurs services.

De plus, la nouvelle génération des professionnels IT de la finance se veut à l’avant-garde de l’innovation. Ils aspirent à développer des solutions qui confèrent un avantage compétitif à leur entreprise et à étendre leur périmètre aux plateformes ouvertes et au cloud, et non à apprendre un langage qui va réduire leur champ d’action à un système de back-office vieillissant. Avec la disparition progressive des connaissances institutionnelles des plus anciens, la maintenance de tels programmes informatiques sera de plus en plus difficile et il s’avérera tout simplement impossible de les moderniser pour qu’ils puissent supporter de nouvelles opportunités commerciales.

Une crise imminente

La dépendance du secteur financier vis-à-vis des systèmes mainframes pourrait bien plonger quelques-unes des plus grandes institutions mondiales dans une impasse et les empêcher de rivaliser avec la concurrence. Des langages comme COBOL et PL/1 ont beau permettre l’exécution de fonctions basiques, de calcul exact par exemple, et le traitement de gros volumes de données, qui expliquent que les mainframes sont devenus incontournables dans les environnements IT de ‘back-end’, la conjugaison des facteurs de pénurie des compétences, d’augmentation des prix et d’une concurrence toujours plus flexible et innovante pourrait bien rendre obsolètes les institutions qui n’auront pas mesuré l’urgence de se moderniser.

Au vu de la série de piratages IT récents ayant impacté plusieurs millions de clients des plus grandes banques mondiales ces cinq dernières années, ce n’est pas un risque que le monde de la finance est prêt à courir. Il risquerait sinon de payer à nouveau le prix cher. 

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