L'arrogance est une qualité pour atteindre les sommets dans la Silicon Valley

Dirigeants arrogants La puissance et le succès donneraient-ils tous les droits ? C'est en tout cas l'impression que donnent certains dirigeants, qui font preuve d'une impertinence parfois révoltante.

Certains individus deviennent des chefs d'entreprise brillants parce qu'ils possèdent le "gène de la start-up". Leur ADN se compose de facteurs tels que la détermination et la capacité à accepter les risques. L'arrogance – ou pire, l'aptitude à se comporter comme un mufle – est une autre caractéristique partagée par de nombreux dirigeants. A l'occasion d'un portrait de Travis Kalanick dressé l'année dernière, Business Insider a découvert que de nombreuses personnes le considéraient comme un patron emblématique de notre époque. Ses amis le comparent à Steve Jobs ou à Larry Ellison. Toutefois, certains de ses admirateurs le trouvent aussi grossier. L'une de ses connaissances a déclaré "qu'il arrivait que certains enf***** créent des entreprises fructueuses". Au sein de la Silicon Valley, ce type d'attitude se propage à un rythme effréné et les investisseurs semblent récompenser ce trait de caractère par des sommes d'argent extraordinaires. Il existe de nombreux exemples de fondateurs qui se sont très mal conduits à un moment ou à un autre. Cela peut arriver à tout le monde, évidemment. Mais parfois, une simple anecdote laisse une trace indélébile et péjorative.

Mark Zuckerberg par exemple, est tristement célèbre pour avoir évincé son ami Eduardo Saverin de la direction de Facebook. Il s'est également approprié la paternité de la plateforme élaborée par les jumeaux Winklevoss. Le dirigeant de Snapchat, Evan Spiegel, a rédigé de nombreux e-mails misogynes à l'attention des membres de sa fraternité lorsqu'il allait à l'université. Il aurait même été une fois tellement en colère après ses parents qu'il aurait coupé toutes les photos de famille sur lesquelles il apparaissait à leurs côtés. Les créateurs de Twitter se sont poignardés dans le dos à de nombreuses reprises et Noah Glass a fini par être écarté de la société. Ev Williams et Jack Dorsey se sont tous deux décernés puis retirés le titre de directeur général.

Les investisseurs récompensent les attitudes impitoyables par des sommes d'argent extraordinaires

Jeff Bezos, patron d'Amazon, a provoqué des dégâts considérables dans sa société par l'envoi d'e-mails contenant un seul caractère : "?". Même Steve Jobs, l'un des dirigeants les plus adulés au monde, avait deux personnalités. Walter Isaacson, son biographe, parle d'un "bon" et d'un "mauvais" Steve. Robert Sutton a effectué de nombreuses recherches pour son livre "No a**hole Rule", et ce qu'il en a retiré l'a consterné. "Des personnes qui ont travaillé avec Steve Jobs m'ont confié qu'il avait souvent fait pleurer des gens, mais que, 80% du temps, il avait raison de le faire, explique-t-il. A croire que dans notre culture, avoir du succès donne le droit de se comporter de façon inacceptable."

Voici un extrait de l'article de Tom McNichol pour The Atlantic : "La facilité avec laquelle les gens peuvent posséder deux qualités totalement opposées fait partie des mystères de la nature humaine. Il s'agit en effet de l'un des critères qui différencie l'être humain d'un ordinateur Apple. Chacun des composants de l'iPad est essentiel à son fonctionnement. Ôtez-en un seul et l'appareil ne pourra plus être utilisé. Mais certains aspects de la personnalité de l'homme n'ont que peu ou pas d'influence sur sa capacité à rencontrer du succès ou non."

Mais est-il possible d'être une personne bienveillante et de connaître la réussite dans le monde des affaires ? Et dans la Silicon Valley, univers où l'attitude négative de Steve Jobs était encensée et où les dirigeants d'entreprises se gaussent des sans-abris, peut-on connaître la prospérité financière ? Un capital-risqueur, dont l'entreprise a récemment mis en application une politique contre les individus malpolis, a refusé d'investir dans Uber. Selon lui, Travis Kalanick ne s'entend avec aucun de ses collaborateurs et se conduit comme s'il était un "don de dieu". Eileen Burbidge, ancien investisseur de la Silcon Valley, a décrété : '"Je ne veux pas investir pour les idiots." Aujourd'hui, il est vice-président de Passion Capital, à Londres, société qui a investi dans des start-up comme Lulu et Go Cardless. "Je suis d'avis que la vie est trop courte, mais je suis censé soutenir les fondateurs en fonction du meilleur retour sur investissement, pas de leur personnalité."

Les bonnes personnes poursuivent une mission authentique, pas simplement l'argent et le pouvoir

Mark Suster, investisseur implanté à Los Angeles, hésite également quant à la place de ces individus grossiers dans le monde des affaires. Selon lui, l'"intégrité" fait partie des caractéristiques "bonus" lorsqu'il énumère celles que doivent présenter les meilleurs entrepreneurs. "Je suis persuadé que l'intégrité et l'honnêteté sont deux aspects primordiaux chez la plupart des capital-risqueurs, écrit-il sur son blog. Malheureusement, on n'attend pas de ces gens-là qu'ils gagnent beaucoup d'argent." Nombreux sont ceux qui s'accordent à dire qu'une attitude outrageusement agressive permet de parvenir à ses fins. "Travis Kalanick est autant une source d'inspiration qu'un personnage controversé, a déclaré un de ses anciens collègues. S'il ne se montrait pas aussi effronté, je doute qu'il serait parvenu à la moitié de là où il se trouve actuellement. Il est absolument impossible d'imaginer qu'Uber aurait rencontré le succès qu'on lui connait sans Travis et son arrogance, sans son attitude de 'Je vais conquérir le monde'. Il agit comme Steve Jobs, 'C'est comme ça et pas autrement'." 

Paul Graham, quant à lui, est fermement convaincu qu'il est possible d'être poli et de connaître la réussite. Il est à la tête de la start-up Y Combinator et a contribué à rendre célèbre la politique de Robert Sutton dans le domaine des technologies. Il a soutenu des entreprises telles que Dropbox et Airbnb. Selon lui, on ne peut juger des fondateurs célèbres comme Steve Jobs ou Jeff Bezos d'après leurs terribles agissements. "Ces individus qui ont l'air d'être des mufles ne le sont pas forcément, a-t-il expliqué à Business Insider. Je ne suis pas en train de les défendre, mais il est très difficile de savoir ce qu'est réellement une personne. On ne peut la juger uniquement d'après des anecdotes."

Paul Graham a fait le choix de ne pas investir pour les rustres parce qu'il ne souhaite pas les retrouver dans son environnement ; car les investisseurs et leurs protégés finissent par passer pas mal de temps ensemble. Se débarrasser de l'un ou de l'autre peut s'avérer plus compliqué que de divorcer de son conjoint. "Au départ, nous avions fait ce choix par pure indulgence envers nous-mêmes, raconte Paul Graham. Nous aurions dû côtoyer les bénéficiaires de notre argent et nous ne voulions pas qu'il s'agisse d'individus insupportables. Nous nous sommes rendu compte par la suite qu'il s'agissait d'une sage décision. Nous avons contribué au financement de 630 start-up aujourd'hui, et lorsque leurs fondateurs se rencontrent, il s'instaure automatiquement entre eux un degré de confiance et une volonté d'entraide. Bien plus qu'envers d'anciens étudiants d'une même université, par exemple."

Son point de vue : se montrer avenant et la réussite suivra. "Il ne doit pas être impossible de créer une entreprise sans se montrer grossier, soutient-il. Tous les fondateurs que nous soutenons sont des individus charmants. En réalité, en fonction de ce que j'ai pu constater jusqu'à présent, les personnes agréables disposent d'un avantage sur les impertinents. Sans doute parce que, pour être vraiment florissante, une société doit en quelque sorte avoir une mission à remplir, et les bonnes personnes ont plus de chances d'en poursuivre une authentique, plutôt que d'être simplement motivées par l'argent ou le pouvoir."


Article d'Alyson Shontell, Traduction de Floriane Wittner, JDN

Voir l'article original : Why 'Arrogant Jerks' Become Rich And Successful In Silicon Valley

Steve Jobs