Pierre-Dimitri Gore-Coty (Uber) "Non, Uber ne souhaite pas la mort des taxis !"

En pleine crise avec les taxis, le general manager d'Uber France explique sa vision d'un monde où collaboreraient taxis et VTC... sans conflit.

Comprenez-vous le mécontentement des taxis qui, contrairement aux VTC, doivent payer des licences à un coût élevé pour pouvoir exercer ?

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Pierre-Dimitri Gore-Coty est le general manager France et Europe du Nord d'Uber. © S. de P. Uber

Je comprends ce point fondamental qu'est le coût de la licence, mais il faut être très clair sur le fait que ce coût ne vient que refléter le déséquilibre structurel qui existe aujourd'hui entre l'offre de transport dans une ville comme Paris et la demande. 

Je suis convaincu que ce déséquilibre, perpétué au fil des années par le fameux numerus clausus des taxis, est à l'origine des tensions que nous connaissons.

Enfin, il faut préciser que la valeur de la licence ne correspond pas à un droit d'entrée, que chaque taxi aurait à payer pour exercer sa profession. Il s'agit au contraire d'un actif, dont la valeur n'a cessé de croître au fil des années, et qui n'est pas prêt de perdre de sa valeur étant donnée l'ampleur de la demande laissée insatisfaite.


Il n'y a donc pas eu de perte de valeur pour les taxis ?

Absolument pas. Dans la situation actuelle, il faut bien voir que personne n'est bloqué et qu'aucun taxi n'a perdu d'argent, bien au contraire si l'on regarde l'évolution du prix des licences. Ceux qui possèdent cette licence ont aujourd'hui un actif entre leurs mains qu'ils sont libres de revendre s'ils le souhaitent. Certains décident d'ailleurs de le céder pour se reconvertir en VTC.

Si les VTC prennent des clients à quelqu'un, c'est aux centrales de réservations que l'on appelle aussi les radiotaxis. La conséquence pour un chauffeur de taxi est qu'il aura peut être une course en moins via son centre de radiotaxi mais il bénéficiera à coté de ça du même volume de courses à la volée, que les VTC ne peuvent effectuer. Le débat actuel est en réalité animé par ces centres de radiotaxis qui voient logiquement d'un mauvais œil ce transfert du marché. Mais je pense que le marché de la maraude est très loin de disparaître.

 

Pourquoi ?

Il est facile de comparer avec une ville comme New-York où il est possible d'obtenir un taxi simplement en levant la main. Ce réflexe n'existe pas aujourd'hui dans une ville comme Paris où il est bien souvent très difficile de trouver un taxi disponible.

Or il s'agit pourtant du rôle d'origine du taxi. C'est pour ce rôle de maraude que les taxis existent et c'est d'ailleurs pour cela qu'ils paient une licence. En conséquence, la valeur de la licence ne diminue pas puisqu'un taxi aura toujours autant de courses à la volée et donc, à termes, de rendement. Il faut bien voir que ce qui fait la valeur de cette licence c'est le nombre de courses qu'un taxi peut avoir dans la journée.

 

Certains taxis se plaignent pourtant que des chauffeurs VTC n'hésitent pas à prendre des clients à la volée...

"Depuis que nous existons, les taxis n'ont pas connu de baisse d'activité"

Il y a peu d'intérêt pour un chauffeur de VTC à le faire puisqu'il s'agit de quelque chose d'illégal et qu'en conséquence, dès lors que nous l'apprenons, nous l'excluons immédiatement de notre plateforme. Nous sommes extrêmement vigilant sur toutes ces questions. Une plateforme comme Uber est justement là pour apporter davantage de contrôle dans ce milieu des VTC, que ce soit par exemple au niveau des assurances ou des immatriculations.

 

Des syndicats de taxis réclament aujourd'hui un délai de réservation de 30 minutes, voire d'une heure, qu'en pensez-vous ?

Le conseil d'Etat a déjà suspendu ce délai d'attente fixé à 15 minutes par le gouvernement. L'autorité de la concurrence a également considéré cette mesure comme anti-concurrentielle. Le gouvernement ne va donc certainement pas instaurer un nouveau délai. Il s'agit simplement de propositions ayant pour objectif de faire pression dans la négociation.

 

Quels seront justement vos arguments pour les futures négociations ?

Ce qu'il faut bien comprendre c'est que les VTC, en créant une offre de transport nouvelle, ont également permis de créer plus de demande. Ce que nous disons depuis le début c'est que nous nous trouvons aujourd'hui dans un marché contraint par l'offre et qu'il y a donc de la place pour tout le monde. Les VTC représentent une offre complémentaire aux taxis. Je note que, depuis presque 2 ans et demi que nous existons à Paris, la valeur des licences n'a cessé d'augmenter et que les taxis n'ont connu aucune baisse d'activité. Je pense qu'il est possible de trouver un équilibre comme c'est le cas à Londres par exemple. Ce que nous retenons en revanche, ce sont les retours positifs de nos utilisateurs qui apprécient notre service au point que certains n'hésitent désormais plus à se séparer de leur voiture.

Il est important également de souligner qu'un certain nombre de mesures, dont on parle beaucoup moins, ont déjà été prises pour restreindre l'activité des VTC. Parmi elles, la nécessité pour les chauffeurs de VTC de passer une formation d'une durée de 3 mois, représentant un coût de plusieurs milliers d'euros. La nouvelle loi consommation comprend également une mesure visant à limiter le temps de stationnement autorisé aux abords des aéroports entre deux réservations.

 

Commander un véhicule via Uber est il moins cher que de commander un taxi ? Quel est votre modèle de revenus ?

"Le rôle d'origine des taxis est un rôle de maraude"

Cela dépend de nos offres. Si vous prenez notre offre UberX, son prix sera plus ou moins comparable à celui d'un taxi pris à la volée dans la rue. En revanche, il sera sans doute moins onéreux qu'un taxi commandé à l'avance puisqu'il n'est pas rare que celui-ci arrive avec déjà plusieurs euros au compteur. En ce qui concerne notre modèle de revenus, nous facturons à ces VTC une commission sur le volume de courses qui est de l'ordre de 10% à 20%.

 

Avez-vous tenté une collaboration avec les taxis ?

Nous avons effectivement cherché à travailler avec eux il y a plus d'un an en leur ouvrant notre plateforme. L'idée était alors que les parisiens puissent commander un taxi directement depuis notre application. Les chauffeurs de taxis se sont montrés plutôt enthousiastes puisqu'il s'agissait là d'une solution bien moins onéreuse pour eux que de passer par les grands groupes de radiotaxis. Cependant, le leader du secteur s'y est formellement opposé, en interdisant à ses adhérents d'utiliser notre application, qui proposait pourtant à tous les chauffeurs de taxis une source de revenus complémentaires...

 

L'existence d'une société comme Uber a t-elle permis de créer des emplois en France ? D'une manière générale, quel est le profil de vos chauffeurs ?

Il n'y a aucun doute sur le fait qu'Uber ait créé des emplois en France. Il n'y a qu'à voir le nombre de personnes qui nous rejoignent semaine après semaine. Il peut s'agir, dans certains cas, de personnes qui n'avaient pas d'emploi ou d'autres qui occupaient auparavant des emplois précaires et qui choisissent de se reconvertir comme chauffeur de VTC. Nous les aidons dans leurs démarches en leur expliquant comment ils peuvent obtenir leur licence de transport. Nous les accompagnons également dans leur recherche de véhicule, d'assurance ou encore de financement. Ce nouveau travail représente bien souvent une chance inespérée pour eux.

Concernant les profils, nous attirons des personnes issues d'horizons vraiment divers. Il n'est en effet pas rare de trouver d'anciens chauffeurs routiers, des livreurs ou des employés du secteur de l'hôtellerie qui décident de se reconvertir. Le plus souvent, ils optent pour le régime de l'auto-entrepreneur qui leur permet de pouvoir commencer rapidement leur nouvelle activité. Mais souvent les plafonds autorisés sont vite dépassés et il leur faut alors changer de régime en créant une société. Nous avons ainsi accompagné un grand nombre de chauffeurs qui ont par la suite fondé leur société et gèrent aujourd'hui une flotte de 4 ou 5 véhicules.

 

Pourquoi avoir choisi la France pour lancer votre nouveau service de covoiturage urbain Uberpop ? La DGCCRF a récemment annoncé avoir ouvert une enquête sur ce sujet...

"Nous avons essayé de travailler avec les taxis..."

Nous avons choisi la France car c'est l'un de nos plus gros marchés et qu'il s'agit d'un pays où l'économie collaborative y est très développée. Des tests ont déjà été réalisés auparavant aux US où nous proposons également une offre de ride-sharing sous un autre nom. Le concept d'Uberpop est de permettre à des particuliers de conduire d'autres particuliers dans un cadre urbain et dans une logique collaborative. C'est dans ce sens que le produit a été développé et nous sommes extrêmement vigilant sur le fait que cette offre soit utilisée pour les bonnes raisons. Nous nous tenons bien entendu à la disposition de la DGCCRF et ferons tout pour leur exposer les bienfaits de ce modèle, que l'on retrouve d'ailleurs de plus en plus en Europe considérant le succès qu'il connaît actuellement aux Etats-Unis.

 

Pensez-vous que la situation actuelle donne à la France l'image d'un pays peu ouvert à l'innovation ? Qu'en pense t-on outre-Atlantique ?

Je ne pense pas car la France n'est pas le seul pays à avoir un marché du taxi régulé et dominé par quelques acteurs. Dans chacun des pays où ces conditions existent, nous observons des tensions similaires à celles que l'on voit aujourd'hui en France. Les utilisateurs français ont d'ailleurs rapidement adopté les usages liés aux VTC et le pays représente aujourd'hui l'un des plus gros marchés d'Uber en dehors des US. La France a par contre été le seul pays à avoir tenté d'instaurer ce délai d'attente de 15 minutes.

 

Quels sont vos vœux et objectifs pour la suite ?

Je suis résolument optimiste et reste persuadé que VTC et taxis finiront par cohabiter. Contrairement à ce que beaucoup de taxis imaginent, Uber ne prétend pas vouloir les remplacer et ne souhaite en aucun cas leur mort. Concernant nos objectifs à plus long terme, nous allons continuer à exécuter notre vision qui est que peu importe l'heure et l'endroit où vous vous trouvez, vous devriez pouvoir commander un véhicule à moins d'une minute de vous en toutes circonstances.

 

Originaire de Paris, Pierre-Dimitri Gore-Coty est diplômé de l'Ecole Centrale Paris, ainsi que de Columbia University à New-York. Il débute sa carrière dans la finance à Londres avant de rentrer en France en juin 2012 dans l'espoir de se lancer dans une aventure entrepreneuriale. Pierre-Dimitri rejoint Uber quelques semaines plus tard, et est aujourd'hui en charge des activités françaises et nord-européennes du groupe.

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