Big Tech : les dangers de la politisation
Au printemps, la société américaine Palantir publiait un manifeste sur X, présentant sa philosophie et sa vision du monde. Ce manifeste idéologique en 22 points constituait une version condensée du livre La République technologique, de son patron Alex Karp, paru l’an dernier. On y retrouve notamment l'idée que la Silicon Valley doit se mettre au service de l’occident libéral dans une guerre de civilisation contre les régimes répressifs, alors que les guerres de demain seront gagnées grâce à la maîtrise des nouvelles technologies, et en particulier de l’IA.
Le manifeste, qui a suscité à la fois son lot de critiques et de commentaires élogieux, constitue une étape supplémentaire dans la façon dont la société américaine prend depuis quelques années des positions conservatrices, souvent en phase avec l’idéologie de l’administration Trump 2.0.
Le virage à droite de Palantir
Entreprise dont le logiciel de traitement des masses de données a de longue date été mis au service de la police (l’entreprise a décollé au début des années 2000 grâce à un premier contrat décroché avec la CIA) et de l’armée américaine, cofondée par l’entrepreneur libertarien Peter Thiel, Palantir n’a jamais eu une aura très à gauche. Son patron, Alex Karp, a pourtant longtemps été de sensibilité démocrate, ayant voté pour Hillary Clinton en 2016 et soutenu Joe Biden par la suite.
Mais il s’est depuis rapidement droitisé, prenant publiquement position en faveur d’une réduction de l’immigration, saluant au passage le travail effectué par l’ICE sous Trump, donnant un million de dollars pour la cérémonie d’inauguration de celui-ci après sa réélection et un million supplémentaire pour soutenir l’élection de candidats républicains au Sénat. Il a également recruté Eliano Younes, l’architecte d’une stratégie de communication musclée reprenant les codes MAGA sur les réseaux sociaux, évoquant par exemple la "pilule rouge" ("red pill"), une référence au film Matrix utilisée par les militants républicains pour symboliser la conversion aux idées conservatrices.
Plusieurs personnes gravitant dans la galaxie Palantir ont également commencé à occuper des rôles clefs au sein de l’administration Trump. Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir avec Alex Karp et Peter Thiel, est aujourd’hui l’un des grands argentiers du mouvement MAGA et a récemment affirmé qu’il avait cofondé Palantir pour "combattre les communistes".
Gregory Barbaccia, autre ancien de Palantir, est devenu directeur des systèmes d'information du gouvernement fédéral en janvier 2025. Des anciens de Palantir sont également venus garnir les rangs de l’éphémère Department of Government Efficiency (Doge) d'Elon Musk, dont Alex Karp a publiquement fait l’éloge. Shyam Sankar, directeur technique de l'entreprise, s’est pour sa part enrôlé comme réserviste de l'armée américaine et a salué en Trump "un fondateur capable de nous mener vers un nouvel âge d'or".
La tech vire sa cuti
Si Palantir est considérée comme l'archétype de la société tech proche de Donald Trump, elle n’est pas la seule à avoir effectué un virage à droite depuis la campagne de 2024, et surtout depuis la réélection de celui-ci. L’un après l’autre, les géants technologiques américains ont ainsi sabordé leurs programmes de "Diversité et inclusion" ("DEI") mis en place en grande pompe après les manifestations ayant fait suite à la mort de George Floyd durant l’été 2020.
Meta a ouvert la voie en janvier 2025, sonnant le glas de tous ses programmes DEI, annonçant la suppression de son équipe dédiée et le redéploiement de sa directrice de la diversité, Maxine Williams, vers un rôle centré sur l'accessibilité. Google a suivi un mois plus tard, abandonnant ses objectifs d’embauche visant à diversifier sa main-d'œuvre, modifiant l'intitulé du poste de sa responsable diversité (devenue "VP Googler engagement"), et retirant tout vocabulaire évoquant la DEI de ses communications. Amazon et Microsoft ont également infléchi leurs politiques respectives en la matière.
Au total, une entreprise américaine sur cinq a supprimé ses programmes DEI depuis la réélection de Trump, une tendance particulièrement marquée dans la tech, secteur très exposé aux contrats fédéraux, donc aux décrets présidentiels visant à exclure les entreprises dotées de tels programmes (considérés par le président et ses alliés comme discriminatoires) des appels d’offres gouvernementaux.
Les Big Tech ont trouvé d’autres moyens de se mettre à la page. Mark Zuckerberg, jadis critique de Donald Trump, a loué la façon "badass" dont celui-ci s’est relevé après sa tentative d’assassinat, appelé à plus "d’énergie masculine" en entreprises, sabré dans ses équipes de vérification des faits, remplacées par un système de notes communautaires inspiré de celui mis en place par Elon Musk sur X, et assoupli sa politique de modération, cible de longue date de la droite américaine, qu’elle accuse de censurer davantage les voix de droite que celles de gauche. Jeff Bezos, de son côté, a réorienté la ligne éditoriale du Washington Post, qu’il possède, dans une direction visant à promouvoir la liberté individuelle et le libre-marché, au détriment des thématiques comme la justice sociale et les discriminations, un clin d’œil évident à la nouvelle administration.
Ce revirement est d’autant plus spectaculaire que la Silicon Valley a longtemps été un bastion pour la gauche américaine. En 2016, Peter Thiel avait ainsi été l’une des très rares figures de l’industrie à soutenir Donald Trump, là où l’écrasante majorité de ses pairs (y compris Elon Musk, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg) se rangeaient derrière Hillary Clinton.
Le revers de la médaille
La politisation de la tech, en particulier lorsqu’elle est alignée avec le pouvoir en place, peut naturellement porter ses fruits. L’action de Palantir a ainsi été l’une des plus performantes du S&P 500 l’an passé, s’appréciant de 135%. Mais elle comporte également des risques non négligeables dont Palantir a récemment fait les frais. La proximité de l’entreprise avec le gouvernement Trump lui porte en effet préjudice à l’étranger. En France, le renseignement français a récemment mis fin à son partenariat avec la société américaine, qui sera remplacée par un acteur local, ChapsVision. Au Royaume-Uni, une partie des élus fait actuellement fronde pour obtenir l’annulation du contrat qui unit Palantir au NHS, le système de santé britannique, et le maire de Londres, Sadiq Khan, a bloqué un contrat de 50 millions de livres sterling avec la police.
Aux Etats-Unis, où le contrôle de la présidence et du Sénat par les républicains ne sera pas éternel, l’association entre Palantir et l’administration Trump pourrait également lui porter préjudice et lui coûter de juteux contrats gouvernementaux, sur lesquels repose en grande partie (42% de son chiffre d’affaires) la bonne santé financière de l’entreprise, une fois les démocrates de retour au pouvoir. Certaines figures de la gauche américaine, comme la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, ont émis de vives critiques contre Palantir, et un groupe intitulé "Purge Palantir", qui entend expulser l’entreprise des contrats gouvernementaux, a reçu le soutien d’une dizaine d’élus démocrates. Palantir semble avoir anticipé ce risque et a, au cours des derniers mois, recruté plusieurs lobbyistes proches des démocrates, dont un ancien sénateur, Mark Begich.
Même en l’absence d’un retour de bâton gouvernemental, le fait d’être trop associé à la droite américaine suscite des remous internes au sein de Palantir et pourrait l’handicaper dans la course aux talents d’IA à laquelle se livrent actuellement les meilleures entreprises technologiques américaines, les plus diplômés votant davantage démocrate que républicain.
De même que les entreprises s’étant fortement engagées à gauche ont paniqué en sentant le vent tourner avec la réélection de Trump, celles qui ont effectué un trop net virage à droite pourraient ainsi à leur tour se retrouver dans une position difficile une fois que la majorité politique et le zeitgeist auront de nouveau changé de camp. Peut-être la doctrine Friedman avait-elle du bon, après tout !