Assiste-t-on (vraiment) aux prémices d'un krach de l'IA ?
La dette française n’est pas la seule à être attaquée sur les marchés : celle contractée par les géants de l’IA suscite également la défiance des investisseurs. La valeur des obligations émises par les grandes entreprises de la tech américaine pour financer leurs faramineuses dépenses dans la construction de centres de données a récemment reculé.
Les néoclouds, cette nouvelle génération de fournisseurs taillés pour l’ère de l’IA, sont également en difficulté. Les obligations émises par CoreWeave, l’un des acteurs les plus célèbres de ce marché, ont chuté et sa valeur boursière a fondu d’un tiers depuis début octobre, de même que celle de sa rivale, Nebius.
Autre signe de turbulences sur le marché de l’IA : OpenAI a repoussé en septembre son entrée en bourse à 2027, Sam Altman citant des inquiétudes quant aux risques posés par la technologie. Quant à Firmus, un opérateur de centres de données australien financé par Nvidia, il a tout simplement annulé une entrée en bourse qui s’annonçait comme la plus grosse d’une génération en Australie, face à la frilosité des marchés.
Les causes de la panique
A l’origine des remous qui agitent actuellement le marché de l’IA, figurent les investissements sans précédent que les géants américains de cette technologie ont déployés dans la construction de centres de données pour remédier à la pénurie de puissance de calcul, dont témoigne notamment le prix qu’il faut acquitter pour louer un processeur graphique. Une puce B200 de chez Nvidia se loue actuellement plus de six dollars de l’heure, soit le double d’il y a six mois, selon SemiAnalysis, un cabinet de recherche spécialisé dans les semiconducteurs. Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle prévoient de dépenser 800 milliards de dollars en infrastructures cette année, soit le double de l’an dernier.
Pour financer ces dépenses, ces entreprises ne peuvent plus s’appuyer sur leurs réserves de cash, pourtant considérables, et doivent recourir à la dette, ce qui les a conduites à émettre une quantité sans précédent d’obligations. Or, les marchés ont des doutes quant à la rentabilité de ces investissements : ils craignent notamment que la hausse du chiffre d'affaires permise par l’IA ne soit pas assez rapide pour les justifier. Le 22 octobre, Meta, dont les investissements ont dépassé au troisième trimestre l’argent généré par son activité, a ainsi chuté de 7% en bourse, le jour où le Nasdaq a connu sa pire séance depuis juin.
Selon un papier présenté fin septembre par l’économiste Stijn Van Nieuwerburgh, qui fait actuellement référence, pour que l’ensemble des propriétaires de centres de données atteigne le seuil de rentabilité de leur investissement dans l’IA, il faudrait que celle-ci permette de dégager 3 725 milliards de dollars de revenus annuels d'ici 2032, soit environ 9,2% du PIB américain projeté pour 2032. Cela correspond au chiffre d'affaires global tiré de la vente de puissance de calcul par les exploitants, quels qu'ils soient, des 182,7 GW de capacité américaine achevés d'ici 2032.
"Aujourd'hui, les revenus américains de la puissance de calcul sont de l'ordre de 300 milliards de dollars. Pour atteindre 4 000 milliards de dollars d'ici 2032, le chiffre d'affaires total des centres de données doit croître d'environ 45% par an pendant sept ans", écrit Hanno Lustig, économiste à Stanford, sur son blog.
La bulle est-elle en passe d’éclater ?
Une telle croissance paraît d’autant moins probable que les revenus générés par l’IA augmentent déjà moins vite que prévu, ce qui fait logiquement paniquer les marchés. "Lorsqu'OpenAI a annoncé un chiffre d'affaires annualisé de seulement 50 milliards de dollars, au lieu des 68 milliards que certains attendaient, plusieurs valeurs technologiques ont reculé, dont Nvidia et certains hyperscalers", note l’économiste Noah Smith. "Les rapports trimestriels d'Anthropic montrent eux-mêmes que son chiffre d'affaires annualisé a progressé de moins de 50% entre le deuxième et le troisième trimestre, après avoir plus que doublé entre le premier et le deuxième. La croissance reste impressionnante, mais elle ralentit nettement." Le tout alors qu’Anthropic préparerait son entrée en bourse pour novembre.
Or, "le chiffre d'affaires d'OpenAI et d'Anthropic compte, car s'ils ne sont pas payés, les hyperscalers ne le seront pas non plus", précise Noah Smith. Ainsi, à long terme, les big tech ne pourront pas rembourser leurs dettes si leurs principaux clients ne prospèrent pas. Un phénomène aggravé par le fait que la bulle de l’IA tend à s’autofinancer. Nvidia investit dans ses propres clients, dont Firmus, CoreWeave et OpenAI. La faillite d’un maillon de la chaîne aurait donc des effets en cascade.
Si la phase de flottement actuelle témoigne de l'inquiétude des marchés, on ne fait pas encore face à un vent de panique qui signerait un krach majeur de l’IA. Mais nul doute que les investisseurs vont continuer de suivre attentivement l’évolution des revenus de cette technologie.