Comment l'administration Trump met l'IA au service de sa vision du monde
Interrogé la semaine dernière par le Congrès américain sur l’approche de l’administration Trump autour de la régulation internationale de l’IA, Michael Kratsios, grand architecte de la stratégie IA du président, n’y est pas allé par quatre chemins. "Nous continuons de combattre la gouvernance mondiale de l’IA à l’ONU, au G7, à l’AIPAC et dans d’autres forums, et de défendre nos grandes entreprises américaines contre les régimes réglementaires étouffants des nations étrangères." Régulation minimale et logique America First, deux mamelles du trumpisme que le gouvernement américain entend aussi appliquer à l’IA.
Limiter la régulation de l’IA, à domicile comme à l’international
Concernant le premier point, la règle est simple : limiter au maximum les régulations pour permettre à l’industrie de croître le plus vite possible. Une manière de remercier les transfuges de la Silicon Valley qui, après des années à voter démocrate, se sont pour certains ralliés à Trump lors de la dernière élection, à l’instar d’Elon Musk et des investisseurs David Sacks (récompensé par un poste clef sur l’IA et les cryptos au sein du gouvernement Trump) et Marc Andreessen.
L’une des premières mesures adoptées par Donald Trump lors de son retour à la Maison-Blanche a ainsi été de mettre fin à un décret signé par Joe Biden pour promouvoir une IA sûre et éthique. En juillet, le gouvernement a dévoilé son Plan d’action sur l’IA, prévoyant notamment d’identifier et éliminer les régulations entravant l’innovation autour de l’IA, ainsi que de faciliter l’accord de permis pour la construction d’infrastructures au service de cette technologie (centres de données, usines de semi-conducteurs, production d’énergie…). Début décembre, Donald Trump a aussi lancé par décret la Mission Genesis, visant à promouvoir rapidement l’usage de l’IA au service de la recherche scientifique.
Quelques jours plus tard, le président est allé un cran plus loin en signant un nouveau décret visant à promouvoir un “cadre réglementaire unifié au niveau fédéral pour l’IA”. Comprendre : empêcher les Etats ayant commencé à réguler l’IA à leur échelon, comme la Californie, New York et le Colorado de le faire, en considérant leurs législations respectives comme nulles et non avenues. Un groupe de travail a été créé de toutes pièces au sein du Département de la Justice américain pour contester celles-ci en justice.
Mais comme l’illustrent les mots de Michael Kratsios, en matière d’IA, l’administration Trump ne se contente pas de promouvoir le laisser-faire à domicile : elle entend également limiter au maximum les entraves dressées à ses champions de l’IA dans le monde entier, dans une logique America First, quitte à user de ses ressors habituels (menaces, droits de douane) pour obtenir gain de cause.
Politique régalienne et militarisme
L’administration Trump entend également exploiter l’avance des Etats-Unis sur l’IA pour en faire un outil puissant au service de sa politique, là encore à domicile comme à l'international. Sur ce premier plan, sa stratégie s’appuie notamment sur Palantir, spécialiste du traitement des masses de données cofondé par Peter Thiel, un soutien de Trump de la première heure. En avril, elle s’est vue attribuer un contrat public de 30 millions de dollars pour fournir à l’agence en charge de la lutte contre l’immigration illégale (ICE) le logiciel ImmigrationOS, visant à assister les agents fédéraux dans l’identification et l’expulsion des personnes présentes illégalement sur le territoire. Les algorithmes de l’entreprise sont également déployés sur des caméras pour surveiller la frontière et détecter les entrées illégales.
A l’extérieur, l’administration Trump entend exploiter l’IA pour renforcer ses capacités militaires. Elle s’appuie pour cela sur une autre jeune pousse, Anduril, pilotée par un autre soutien de Trump, Palmer Luckey (Peter Thiel est quant à lui l’un de ses premiers investisseurs). Spécialiste des systèmes de défense autonomes basés sur l’IA, notamment au service des drones, de la marine et de la défense aérienne, elle s’est vue attribuer plusieurs contrats depuis le retour de Trump au pouvoir. Le décret “Prioritizing the warfighters” de janvier 2025 incite en outre les acteurs institutionnels de la défense à s’associer aux jeunes pousses comme Anduril pour mettre en place des innovations au service de la défense.
En la matière, le gouvernement américain s’inquiète fortement des progrès de la Chine dans l’IA, susceptibles de contester la domination militaire des Etats-Unis dans ce domaine, comme en témoignent les paroles de Michal Kratsios au Congrès. "Alors qu’en 2020, l’écosystème d’innovation américain détenait une avance confortable en IA sur nos concurrents les plus proches, en 2024, l’écart a commencé à se resserrer de manière significative", a-t-il affirmé. "Des adversaires comme la Chine nous font la course pour achever un déploiement complet de l’IA, et celui qui l’emportera dominera le marché mondial", a-t-il poursuivi, avant de s’inquiéter de l’avancée qu’a pris la Chine sur l’open source. "Actuellement, la Chine commence à prendre la tête dans ce domaine avec plus d’une douzaine de modèles open-weight sur le marché, tandis que les Etats-Unis se sont surtout concentrés sur des modèles fermés."
La crainte de voir la Chine avancer rapidement sur l’IA est l’une des raisons qui ont conduit les Etats-Unis à limiter depuis des années l’accès des Chinois au meilleur de la technologie américaine sur les semi-conducteurs.
Un laisser-faire qui a ses limites
Si le gouvernement américain entend promouvoir une IA libre et dérégulée pour favoriser la croissance sans s’inquiéter des questions éthiques ou de sécurité de l’IA, elle n’est pas pour autant adepte du laisser-faire et n’hésite guère à vigoureusement intervenir lorsqu’elle juge qu’il est approprié de le faire. D’abord, le gouvernement américain n’hésite plus à choisir et soutenir des champions nationaux impliqués dans la chaîne de valeur de l’IA, qu’il s’agisse d’Intel, de Nvidia, ou encore du spécialiste des terres rares MP Materials "Cette administration n’est pas du tout adepte du libre-marché, elle est en réalité très interventionniste", abonde Lawrence J. White, professeur d’économie à la Sterns School of Business de l’Université de New York.
L’interventionnisme de l’administration Trump se caractérise aussi par sa volonté de lutter contre "l’IA woke" : elle juge en effet que les garde-fous mis en place par les entreprises de la Silicon Valley pour lutter contre la désinformation et les biais racistes ou sexistes de l’IA constituent un prétexte pour modeler cette dernière selon des idées de gauche (bien que souvent exagérée, cette vision n’est toutefois pas dénuée de fondements).
Un décret signé en juillet dernier et logiquement intitulé “Preventing Woke AI in the Federal Government” oblige ainsi les agences fédérales utilisant de grands modèles de langage à faire en sorte que ceux-ci soient neutres idéologiquement et dépourvus de tous garde-fous liés à la DEI. Le décret de décembre sur la stratégie nationale de l’IA qualifie également toute IA biaisée d’anticonstitutionnelle. Pour le président américain, l’IA n’est donc pas seulement un puissant instrument économique susceptible de renforcer la croissance et un moyen de flatter l’une des ailes de sa coalition, mais aussi un instrument brut au service du pouvoir et de sa volonté d’imposer des rapports de force.