Comment Intel a repris du poil de la bête

Comment Intel a repris du poil de la bête Considéré comme moribond il y a tout juste un an, le géant américain des semiconducteurs est désormais à son plus haut historique en bourse et enchaîne les partenariats stratégiques. La reprise demeure toutefois fragile.

Il y a à peine un an, Intel semblait au bord du gouffre. Le PDG choisi pour amorcer une ambitieuse stratégie de transformation, Pat Gelsinger, vient d’être évincé par le conseil d’administration. A la traîne de Nvidia et AMD sur les puces d’IA, sa nouvelle technique 18A pour la fabrication des wafers et sa GPU Ponte Vecchio peinant à convaincre, le géant américain des semiconducteurs enchaînait les trimestres déficitaires et les plans de licenciement, au point que son avenir même semblait remis en question.

On commençait à évoquer une vente à la découpe de l’entreprise, avec d’un côté les activités de fonderie et de l’autre la partie design, pour passer sur un modèle fabless, comme Nvidia et AMD, solution notamment prônée par d’anciens cadres dans une tribune cosignée dans le magazine américain Fortune. Nommé en catastrophe pour remplacer Pat Gelsinger, Lip-Bu Tan ressemblait au capitaine d’un esquif à la dérive, naviguant à vue en pleine tempête.

Intel a repris du poil de la bête

Un an plus tard, Intel s’est métamorphosé. L’entreprise a retrouvé le chemin de la croissance : son chiffre d’affaires a progressé de plus de 7% d’une année sur l’autre au premier trimestre, atteignant 13,6 milliards de dollars et dépassant les prévisions de Wall Street de plus d’un milliard de dollars. Il pourrait s’approcher de 15 milliards au second trimestre. Si son chiffre d’affaires doit encore passablement progresser pour retrouver son pic historique de 2021 (79 milliards de dollars), l’action de l’entreprise, elle, se situe actuellement au plus haut de son histoire. Elle s’échange au moment de l’écriture de ces lignes pour 130 dollars. Elle valait à peine 20 dollars il y a un an…

Une croissance notamment portée par l’essor de l’inférence, qui, contrairement à l’entraînement, est plus gourmande en CPUs (spécialité historique de l’entreprise) qu’en GPUs, et conduit les géants de l’IA à accroître leurs commandes de puces auprès d’Intel. Un marché de l’inférence lui-même notamment porté par la montée en puissance du marché de l’IA agentique, alors que les entreprises s’efforcent de déployer l’IA au service de cas d’usage concrets.

Des partenaires de poids

Intel est en outre en passe de combler son retard technologique accumulé sur ses rivaux Nvidia et AMD. Son futur procédé de gravure 14a semble susciter la confiance de ses clients, à l’instar d’Elon Musk, qui a choisi Intel pour sa future Terafab, annoncée en mars. Attendu pour 2027, le procédé 14a serait le premier au monde à utiliser la lithographie High-NA EUV (Extreme Ultraviolet à haute ouverture numérique), une technologie fournie par ASML, qui permet des gravures plus fines. Même le leader incontesté des puces d’IA, TSMC, ne l’utilise pas encore. Grâce à celle-ci, Intel ambitionne de passer le seuil du nanomètre en matière de densité de transistor (TSMC atteint actuellement les deux nanomètres, ce qui est déjà une prodigieuse performance).

Certes, tout cela est pour l’heure hypothétique, et Intel a déjà vu ses ambitions technologiques se heurter à des difficultés à passer à l’échelle industrielle par le passé. Il n’empêche que la vision d’Intel a convaincu un nouveau partenaire de poids : Apple. Les deux entreprises viennent en effet de signer un accord préliminaire en vertu duquel Intel fabriquera les puces destinées à "certains appareils" de la marque à la pomme. Un retour aux sources pour Apple : Intel a en effet fabriqué les puces de ses Mac de 2006 à 2020, date à laquelle le groupe à la pomme s’est orienté vers ses puces maison M1, basées sur une architecture ARM et fondues par TSMC.

Cette fois-ci, Apple compte toutefois conserver son design maison, et acheter simplement des lignes de production dans les usines de production d’Intel, afin de ne plus être uniquement dépendant de TSMC. Le groupe à la pomme entend ainsi sécuriser ses approvisionnements alors que le géant taïwanais croule sous la demande et peine à produire suffisamment. Un goulet d’étranglement qui, du propre aveu de l’entreprise, pèse sur la croissance d’Apple.

La montée des tensions géopolitiques fait en outre peser un risque conséquent, la production de TSMC étant encore largement concentrée à Taïwan, malgré une stratégie de diversification opérée au Japon, en Europe et aux Etats-Unis. S’il doit encore convaincre sur sa capacité à rivaliser avec TSMC, Intel demeure un industriel puissant, seul capable de promettre des volumes similaires, et dont la production localisée aux Etats-Unis et dopée par le CHIPS Act paraît très attractive dans un contexte international dangereux et incertain.

Le pari gagnant de Pat Gelsinger

Le retournement opéré par Intel est en partie le fruit de la stratégie de son nouveau PDG, Lip-Bu Tan. Celui-ci opère comme un excellent stratège et vendeur de la marque Intel, selon Ian Cutress, PDG de More than Moore, un cabinet d’analystes spécialisé dans les semiconducteurs."Lip-Bu Tan tient le bon discours et conclut des accords qui renforcent la vision à long terme d'Intel. Tout cela renforce la conviction que la stratégie de fonderie du groupe pourrait rivaliser avec TSMC, tant en fabrication qu'en packaging."

Il a également su manœuvrer intelligemment auprès de Donald Trump et obtenir un investissement à hauteur de 10% du capital d’Intel de la part du gouvernement américain. L’administration Trump, qui partage l’objectif fixé par l’administration Biden de produire davantage de puces aux Etats-Unis, aurait également manœuvré pour faciliter le nouvel accord entre Apple et Intel, selon les informations rapportées par les media américains.

Donald Trump aurait ainsi vanté les mérites d’Intel auprès de Tim Cook lors d’un échange entre les deux hommes à la Maison-Blanche, tandis que le secrétaire au Commerce Howard Lutnick aurait rencontré à plusieurs reprises au cours de l'année écoulée de hauts responsables d'Apple, dont Tim Cook, ainsi qu'Elon Musk et Jensen Huang, de Nvidia, afin de tenter de les convaincre de faire affaire avec Intel, avec succès puisque les trois acteurs ont depuis signé des accords avec le groupe américain des semiconducteurs.

Lip-Bu Tan a également taillé dans les effectifs, donné davantage de pouvoir aux ingénieurs par rapport aux managers et poli les opérations pour accroître l’efficacité et la rentabilité de l’entreprise.

Mais les récents succès d’Intel sont aussi l’héritage de la stratégie amorcée par son prédécesseur, Pat Gelsinger, visant à faire d’Intel un acteur majeur de la production de semiconducteurs, au service des Etats et entreprises souhaitant relocaliser une partie de la production. Une stratégie qui s’inscrit dans le temps long, et met donc du temps à porter ses fruits, selon Mike Demler, un expert indépendant spécialisé dans l’industrie des puces. "Intel est une grande entreprise dans une phase de transition majeure, qui requiert des années. Intel œuvre en outre pour devenir la seule société américaine capable de produire des semiconducteurs de pointe aux Etats-Unis, ce qui accroît encore largement la difficulté et le coût de sa tâche."

Une fenêtre d’opportunité bientôt refermée

Intel bénéficie actuellement d’une conjonction d’éléments favorables pour, sinon rattraper TSMC, du moins progresser suffisamment pour se tailler une place au sein du cercle fermé des fondeurs de puces d’IA. Les subventions du CHIPS Act et l’argent injecté par le gouvernement américain lui fournissent les fonds suffisants, tandis que les tensions entre la Chine et Taïwan et le souvenir de la pénurie de semiconducteurs durant la Covid sont suffisamment vivaces pour déterminer les acteurs de l’IA à diversifier leurs approvisionnements. A cela s’ajoute l’accord bipartisan autour du fait que la chaîne de valeur de l’IA constitue un enjeu de souveraineté majeur, qui garantit un soutien à la production de puces sur le territoire américain, quel que soit le parti politique au pouvoir.

Toutefois, le fait que TSMC, AMD et Samsung s’efforcent eux aussi de muscler leur production aux Etats-Unis signifie également que la fenêtre de tir est limitée et qu’Intel ne pourra pas indéfiniment jouer la carte de la souveraineté. Il doit donc rapidement rattraper son retard technologique pour imposer son écosystème autour des puces d’IA et rester compétitif face à ses rivaux.

"Il faut des preuves concrètes de capacité achetée — et même concernant Apple ou Tesla, rien de tel n'a encore été confirmé. On entend beaucoup de choses, et parfois c'est suffisant pour entretenir l'enthousiasme du marché. Le facteur clé pour Intel sera de savoir si ses propres produits fonctionnent et passent à l'échelle", estime Ian Cutress. 

Le succès ou non du procédé de gravure 14a attendu l'an prochain constituera à cet égard un test grandeur nature pour les ambitions de l’entreprise."Tout le monde regarde les marges de TSMC et attend qu'Intel Foundry atteigne des niveaux similaires. Intel doit encore prouver qu'il est capable de produire de grandes puces de la taille de GPU. La concurrence d'Intel face à TSMC en matière de packaging entre également en jeu (les technologies EMIB et Foveros d'Intel se comparent indirectement au SoIC et CoWoS de TSMC) et les progrès sur ces technologies ainsi que leur montée en puissance industrielle au cours des prochaines années seront déterminants." Le géant américain n’est donc pas encore tiré d’affaire, mais sa situation est incontestablement bien plus enviable qu’il y a un an.