Infrastructures numériques : l'interopérabilité est une politique de résilience, pas une stratégie de puissance

Forward Global

Voici les raisons pour lesquelles la "leçon" de David Eaves sur la souveraineté numérique laisse de côté la dimension géopolitique des infrastructures numériques.

On comprend aisément que les ministres européens des Finances aient été captivés par la "leçon" de David Eaves, professeur de gouvernance numérique à l'University College de Londres, sur la souveraineté numérique, comme le relatait il y a quelques jours un article du Point.

Pensez donc : une solution à coût quasi nul pour des États en quête de souveraineté numérique qui croulent sous les dépenses de fonctionnement, le poids de la dette et n’ont plus guère de marges d’investissement, constitue nécessairement une perspective séduisante.

Car la "leçon" de David Eaves a quelque chose de rafraîchissant. Elle apporte un vent de réalisme économique dans un débat souvent trop idéologique. Elle rappelle que la souveraineté numérique ne pourra se construire au détriment de la compétitivité. Elle souligne que l’interopérabilité est une arme de marché redoutable. Elle déplace le débat de l’indépendance technique vers l’efficience économique. Elle considère – à juste titre – que la recherche d’une autarcie européenne relève de l’utopie technique et condamnerait les entreprises européennes au déclassement. Elle rappelle enfin que même les États-Unis ne maîtrisent plus l’intégralité de leur chaîne de valeur technologique.

Et, sur ce point, David Eaves a probablement raison : l’interopérabilité constitue une condition essentielle de la résilience. Elle réduit les effets de verrouillage, favorise la concurrence et redonne une marge de manœuvre aux utilisateurs. Mais la résilience ne constitue pas, à elle seule, une stratégie de puissance. Car pouvoir changer de dépendance n’est pas encore cesser d’être dépendant.

Son analyse a même quelque chose de rassurant. L’Europe, à défaut de rattraper le train déjà parti des infrastructures physiques, disposerait encore d’une capacité d’action grâce à sa puissance de marché. L’idée est simple : contraindre les acteurs, notamment par la commande publique et le "market shaping", à rendre leurs services interopérables afin que les fournisseurs de cloud deviennent réellement interchangeables. La liberté européenne ne résiderait alors plus dans la propriété des serveurs – et dans une souveraineté largement illusoire – mais dans la capacité d’en changer à tout moment. À l’image de l’USB-C, l’Europe pourrait continuer à imposer des standards mondiaux par sa seule force normative.

Mais, aussi rafraîchissante et rassurante soit-elle, cette analyse est un peu courte.

Dans l’histoire des nations, la puissance ne s’est jamais construite uniquement avec des lois et des règlements. Elle s’est toujours appuyée sur des usines, de l’énergie et aujourd'hui du silicium. La vision de David Eaves reste fondamentalement économique et concurrentielle, alors que le cloud public n’est plus seulement un marché ou un service d’infrastructure : il est devenu un terrain d’affrontement géopolitique.

Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, l’interopérabilité qu’il promeut résiste mal à une crise majeure ou à un conflit commercial. Elle ne protège ni contre une interruption physique des services – le fameux "kill switch" –, ni contre l’application de lois extraterritoriales, surtout lorsque trois acteurs américains concentrent près de 70 % du marché mondial.

Croire que le droit peut durablement résister à la puissance brute est illusoire. Le levier réglementaire ne fonctionne que tant que les acteurs partagent les mêmes règles du jeu, celles de l’Organisation mondiale du commerce. Or chacun connaît la haute considération que certains portent aujourd’hui aux institutions multilatérales.

Plus généralement, l’arme du droit, même si elle peut "libérer les faibles et opprimer les puissants", pour reprendre librement la formule de l’abbé Lacordaire, souffre du rythme du progrès technologique. Le temps que l’Europe débatte, négocie et adopte un texte, les technologies ont déjà évolué plusieurs fois.

Quant à l’idée d’imposer des standards, comme le suggère David Eaves pour le stockage – en l’occurrence une norme américaine –, elle favorise certes l’interopérabilité à court terme, mais revient aussi à constitutionnaliser la domination technologique des acteurs américains et à figer les marges d’innovation européennes.

L’argument de la commoditisation, qu’il mobilise pour inciter les Européens à se détourner des couches basses du cloud – stockage et calcul –, ne convainc pas totalement. Certes, la valeur et les dépendances se sont déplacées vers les couches supérieures : bases de données managées, outils d’analyse, services d’intelligence artificielle. Mais imaginer que l’on puisse découpler aisément ces différentes couches et rendre interchangeables les modèles d’IA ou les architectures complexes de microservices relève d’une simplification excessive.

De même, considérer que la puissance de calcul est devenue une simple commodité, comparable à l’électricité, n’est plus tout à fait exact. Les grands hyperscalers intègrent de plus en plus étroitement — et à dessein — matériel et logiciel. Si un algorithme fonctionne cinq fois plus vite et dix fois moins cher sur une architecture propriétaire que sur une infrastructure européenne, alors la dépendance redescendra mécaniquement vers les couches basses. L’interopérabilité deviendra alors largement théorique.

La réalité est plus complexe. La valeur se déplace par mouvements de balancier, et la dépendance s’exerce simultanément aux deux extrémités : dépendance d’usage en haut, dépendance de souveraineté en bas. Sans serveurs, sans semi-conducteurs et sans énergie, les couches supérieures ne sont que du code incapable de s’exécuter. C’est le rappel brutal que la rareté physique et la géopolitique restent les véritables facteurs de verrouillage.

Le défi européen consiste donc moins à opposer le pragmatisme de David Eaves à une ambition souveraine qu’à les réconcilier. Standardiser et utiliser intelligemment les outils existants, certes, mais sans renoncer à construire progressivement une véritable autonomie stratégique.

Car l’interopérabilité est une politique de résilience ; elle n’est pas une politique de puissance. Elle permet de mieux gérer une dépendance, non de l’abolir.

Or le cloud public – auquel s’adosse désormais toute la "stack" de l’intelligence artificielle – n’est plus une simple industrie logicielle. C’est une industrie lourde, ultra-capitalistique, comparable au transport ferroviaire ou au raffinage pétrolier. Les investissements nécessaires pour bâtir et maintenir des centres de données de pointe sont vertigineux, mais il sera difficile de faire durablement l’économie de cette base industrielle. À moins d’accepter définitivement de passer d'une dépendance subie à une dépendance organisée, et, au bout du compte, d'assumer notre statut de colonie numérique.