La libra sonne-t-elle le glas de la souveraineté économique des Etats ?

Loin d’être un épiphénomène, la libra peut être vue comme un pas de plus vers la perte de souveraineté des Etats au profit de Gafa déjà incontournables dans de nombreux secteurs.

En septembre dernier, Bruno Le Maire a annoncé sans détour son hostilité au projet de développement de la libra, tel que conçu actuellement. Ce projet de monnaie digitale imaginée par Facebook et soutenu par un consortium de grandes entreprises, fait grincer les dents de bon nombre de gouvernements. Le ministre de l’Économie et des Finances allemand, Olaf Scholz, s’est lui aussi montré ferme à l’égard de l’émission d’une monnaie par un acteur privé.  En Chine, la réaction a été encore plus vive : dans un contexte de guerre commerciale avec les Etats-Unis, la libra est considérée comme une menace économique et géopolitique. Pour Wang Xin, directeur de la recherche de la Banque populaire de Chine, le succès de la devise de Facebook aboutirait à un monde "avec un seul patron, le dollar et les Etats-Unis". Le gouvernement chinois n’a donc pas tardé à riposter en accélérant son projet de crypto-monnaie nationale initié en 2014. Plus récemment à Washington, les Ministres des Finances du G7 se sont accordés sur la nécessité de créer un cadre juridique pour les monnaies numériques stables – c’est-à-dire adossées sur des devises comme l’euro ou le dollar – préalablement à leur lancement. L’objectif : prévenir l’ensemble des risques, tels que l’évasion fiscale ou le financement d’activités illégales.

Quelle que soit la forme prise, les réactions des gouvernements à travers le monde ont toutes un point commun : la crainte d’une mise au second plan des monnaies nationales et donc de l’inefficacité prochaine de toute politique monétaire. Cette crispation est le reflet d’un débat plus profond autour de l’idée de souveraineté à l’ère numérique, notamment face à l’omniprésence des géants de la tech que sont les Gafa – Google, Amazon, Facebook et Apple. Mais une question cruciale se pose alors : les gouvernements sont-ils réellement en capacité aujourd’hui de s’opposer aux Gafa ?

Les Gafa, des géants intouchables ?   

Entre Gafa et gouvernements, un des premiers terrains de bataille a très tôt été la fiscalité. Les profits de ces colosses échappent en effet encore massivement aux systèmes d’imposition nationaux. C’est cette situation que la France a souhaité résoudre en votant au printemps dernier la fameuse "taxe Gafa" appliquée aux entreprises du numérique, correspondant à 3% de leur chiffre d’affaires. Outre-Atlantique, les Etats-Unis croisent eux aussi le fer avec ces acteurs, mais cette fois sur le plan de la libre concurrence. Google, Facebook, Apple et Amazon sont en effet soupçonnés d’utiliser leur position de monopole pour étendre leur domination en ligne. Le président des Etats-Unis, Donald Trump, reproche ainsi à Amazon d’être dans une situation de force telle que cela crée une concurrence déloyale aux commerçants présents sur sa plateforme. Résultat : plusieurs enquêtes ont été ouvertes, notamment contre Facebook et Google.

Pour autant, imposer sa volonté face aux Gafa est loin d’être chose facile, même pour les plus grandes puissances mondiales. N’oublions pas qu’ils disposent de moyens financiers et technologiques largement supérieurs à de nombreux Etats. A la suite du vote de la taxe Gafa dans l’Hexagone, Amazon n’avait pas tardé à répliquer : l’entreprise de Jeff Bezos a instauré depuis octobre une hausse de la commission appliquée aux vendeurs de sa plateforme en France. Ce sont donc près de 10 000 PME qui devraient supporter le coût de la taxe et non Amazon. De plus, tant que les Gafa seront en mesure de proposer à leurs clients finaux des produits et des services attrayants à des prix défiant toute concurrence, les populations ne parviendront pas à se mobiliser en masse contre ces acteurs. Pour preuve, même des affaires d’ampleur comme celle du Cambridge Analytica ne réussissent pas à faire chanceler un Facebook qui reste encore le premier réseau social dans le monde.

La libra : la première d’une longue liste ?   

Dans le cas de la libra, tout porte à croire que le projet va très vite conquérir le porte-monnaie de ses utilisateurs car, au-delà de son aspect mondial, il se veut très peu coûteux à utiliser. Un atout de taille face aux frais pratiqués par les banques traditionnelles, notamment en ce qui concerne les transferts d’argent internationaux. Ce choix de Facebook de lancer une monnaie plutôt qu’une banque, sur laquelle pèserait les exigences des régulateurs, est loin d’être anodin. Avec la libra, l’ambition est de décupler les échanges, d’abord humains et maintenant financiers, en vue d’alimenter la récolte et le traitement de données destinées à proposer des services toujours plus personnalisés aux utilisateurs.

S’il se révèle concluant, la libra pourrait donc inspirer d’autres acteurs du numérique. Déjà, forte de ses 200 millions d’utilisateurs, la messagerie russe Telegram envisage elle aussi de lancer une monnaie numérique pendant l’automne. Il n’y aurait alors qu’un pas à franchir pour demain voir apparaître alors un Uber-coin ou un Airbnb-coin ! Une des réponses émergeant à l’heure actuelle est celle de la création crypto-monnaies nationales. La BCE pourrait elle aussi travailler sur un crypto-euro d’ici 2020. Pour les gouvernements, il s’agit désormais de lancer une réflexion mondiale sur la souveraineté économique à l’ère numérique pour redéfinir les règles d’un bras de fer qui ne fait que commencer.

La libra sonne-t-elle le glas de la souveraineté économique des Etats ?
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