Arthur Breitman (Tezos) "Une quarantaine de développeurs travaillent à plein temps sur Tezos"

Le cofondateur du projet de blockchain dresse un premier bilan depuis le lancement officiel en septembre dernier et nous parle de ses ambitions.

JDN. Le mainnet (le produit fini) de Tezos a été lancé en septembre dernier. Quel premier bilan tirez-vous ?

Arthur Breitman, cofondateur du projet Tezos. © Arthur Breitman

Arthur Breitman. Le réseau (en version bêta, ndlr) a démarré le 30 juin dernier. Finalement, ce mainnet n'est pas un lancement différent. C'est juste une reconnaissance du fait que le réseau fonctionne normalement tout seul. Depuis le lancement, il y a eu quelques bugs mais rien de problématique. Aujourd'hui, il y a moins d'une dizaine de projets qui se construisent sur Tezos. Par exemple le Français MoneyTrack (une plateforme de paiement dirigée, ndlr), Bettingwin (une plateforme de paris en ligne, ndlr) ou encore SkyNet World (une solution de prêt en peer-to-peer basée sur la blockchain, ndlr). Mais ce n'est que le début. 

Quelles sont les principales différences entre Tezos et Ethereum ?

La première est que Tezos utilise la preuve d'enjeu (proof of stake, méthode de validation des blocs de transactions qui consiste à prouver la propriété d'un certain montant de crypto-monnaies, ndlr) alors qu'Ethereum utilise la preuve de travail (proof of work, une méthode de validation des blocs de transactions qui consiste à utiliser la puissance de calcul d'une machine, ndlr). L'avantage de la preuve d'enjeu est sa faible consommation énergétique. Je pense qu'elle donne aussi une sécurité de consensus supérieure. Autre différence : il y a un modèle de gouvernance interne dans lequel les détenteurs de jetons Tezos participent activement aux décisions liées au protocole alors que pour Ethereum, les changements ont tendance à être décidés par un petit groupe de développeurs. Ce système permet donc d'avoir plus de capacité d'évolution. Enfin, le langage pour écrire des contrats intelligents (ou smart contracts, ndlr) est plus centré sur des questions de vérification et de sécurité que de performance.

Par conséquent, les transactions sont moins rapides…

Oui, mais il faut regarder le type de contrat que les gens font tourner. Est-ce qu'ils font tourner des contrats qui calculent de la mécanique des fluides ou juste des contrats avec des conditions simples ? Aujourd'hui, la majorité des contrats sont simples, du type "si la somme est supérieure à x et si telle personne est d'accord, alors telle transaction est réalisée". Il n'y a pas tellement besoin de performance. En revanche, il y a un besoin fort de sécurité parce que s'il y a un bug sur un smart contract, l'argent peut être perdu.

Quels projets souhaitez-vous attirer sur Tezos ?

Plus que les applications décentralisées (les Dapps), je cherche des modèles hybrides. Je suis particulièrement intéressé par les entreprises existantes qui veulent mettre certains de leurs actifs sur une blockchain. Par exemple, cela peut être des éditeurs de jeux vidéo qui ont des actifs dans le jeu (bouclier, épée, carte…). Dans ce cas, mettre ces objets sur une blockchain peut donner de la confiance aux joueurs et cela donne plus de réalité à ces objets.

"Il y a moins d'une dizaine de projets qui se construisent sur Tezos"

Je cible aussi le secteur de la banque et l'assurance car la blockchain permet d'apporter plus de transparence aux clients. Si vous prenez l'assurance voyage ou auto par exemple, il faut en général des semaines et des dizaines d'emails pour recevoir son indemnisation… c'est très long. Un contrat intelligent montre très clairement dans quelles conditions je vais recevoir ma prime ou pas et le déclenchement du remboursement sera assez rapide.

Combien de personnes travaillent aujourd'hui sur le projet ?

Une quarantaine de développeurs travaillent à plein temps sur Tezos. Il y en a peut-être plus qui le font mais sans me le dire. Deux entreprises new-yorkaises, Obsidian Systems et Cryptonomic, sont particulièrement impliquées dans le développement de Tezos. Dans la fondation, il y a un board de sept personnes mais je ne connais pas le nombre exact d'employés.

Est-ce que vos problèmes avec la fondation sont réglés (le litige portait sur le contrôle de la fondation et les sommes levées lors de l'ICO. C'est la fondation de Tezos, et non les fondateurs du protocole, qui a levé les fonds) ?

J'avais seulement un problème avec M. Gevers (ex-président de la fondation, ndlr). Il y a un nouveau board qui est sérieux. Je pense que la fondation est désormais entre de bonnes mains.  

Que pensez-vous de l'écosystème blockchain et crypto français ?

Il y a une forte culture d'ingénierie en France, une culture d'ingénierie logicielle en particulier, qui est assez rigoureuse. Ce qui me parait particulièrement adaptée à la blockchain. Aux Etats-Unis, cette rigueur est moins présente. Les entreprises américaines ont plus tendance à avoir un discours "move fast and break things".

Est-ce que Tezos a un ancrage en France ?  

Une grosse équipe de développement travaille sur Tezos en France. La majorité des personnes qui développent Tezos est d'ailleurs à Paris et une petite partie à Grenoble. Deux entreprises françaises sont très actives : Nomadic et OCamlPro.

Tezos a été l'un des premiers projets à lever un montant élevé via une ICO (l'équivalent de 233 millions de dollars à l'époque). Beaucoup de personnes se demandaient alors à quoi allait servir autant de financement. Que leur répondez-vous ?

Qu'en ce moment Facebook investit deux milliards de dollars sur son projet blockchain… Il y a des gens très sérieux qui sont en train de mettre beaucoup d'argent dans la R&D de projets blockchain.  

Quels sont vos objectifs pour les mois à venir ?

Je voudrais montrer une autre image de Tezos. Aujourd'hui, beaucoup de personnes voient seulement Tezos comme le projet blockchain qui a eu des problèmes avec sa fondation. C'est évidemment beaucoup plus que cela. C'est le premier projet blockchain de cette ampleur à s'être lancé avec la preuve d'enjeu.

"La majorité des personnes qui développent Tezos est d'ailleurs à Paris"

L'autre priorité pour les mois à venir est de renforcer la plateforme. Elle est en développement depuis quelques années mais elle est en production depuis seulement quelques mois. Elle peut donc encore évoluer. Ensuite, Tezos fera pour la première fois une mise à jour de son logiciel via un vote de la communauté. Avec ce vote viendront des améliorations. Je vois trois grandes améliorations : une meilleure génération de l'aléa (il faut trouver une suite de chiffres aléatoires pour valider un bloc, ndlr), plus de confidentialité sur les transactions et plus de débit (du réseau, ndlr).

Pourquoi tendre vers plus de confidentialité ? Est-ce que cela ne va pas à l'encontre du principe de transparence propre à la blockchain ?

La confidentialité n'empêche pas la transparence. C'est simplement de la transparence sélective. La blockchain Zcash a par exemple mis en place un système avec des clés de visualisation. Cela veut dire que si demain quelqu'un vient inspecter les comptes de quelqu'un, il a besoin de la clé de visualisation pour voir toutes mes transactions. Si je suis une entreprise, je n'ai pas envie que tous mes concurrents voient toutes mes transactions. Mais quand c'est mon commissaire aux comptes, il peut regarder mes transactions avec ces clés.

Quelle est votre vision de la blockchain à vingt ans ?

Dans vingt ans, la blockchain aura créé une nouvelle manière internationale de faire des transactions. C'est quand même la première fois dans l'histoire de l'humanité que l'on peut faire des transactions à distance sans intermédiaire. Cela n'a jamais été possible avant. 

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