Les titres restaurant se digitalisent… mais pas les utilisateurs

Les titres restaurant se digitalisent… mais pas les utilisateurs Ticket Restaurant Edenred, Chèque Déjeuner & co poussent les cartes et les paiements sur les sites de livraison de repas à leurs clients. Mais le papier reste encore majoritaire.

On les compte sur les doigts de la main. Quatre acteurs historiques du titre restaurant se disputent depuis des années le marché français : Apetiz (Natixis Intertitres), Chèque Déjeuner (Groupe Up), Pass Restaurant (Sodexo) et Ticket Restaurant Edenred. Depuis l'année dernière, la start-up Lunchr, qui propose une carte de titre restaurant adossée à une application mobile, est venue bousculer le secteur. 

En à peine un an, la fintech a levé 41 millions d'euros et convaincu plus de 3 000 clients entreprises. Elle est encore loin des 120 000 clients que se répartissent les Big Four mais compte bien prendre une part du gâteau. La jeune pousse prévoit de générer 400 millions d'euros de volumes d'émission de titres-restaurants en 2019 (versus 6 milliards d'euros pour la concurrence). Cette offensive n'est pas prise à la légère par les acteurs historiques. "L'arrivée d'un nouvel acteur est toujours un moyen de nous challenger", estime Julien Tanguy, directeur général d'Edenred France.

"Des grandes entreprises ont même refusé de passer à la carte car leurs salariés ne voulaient pas"

Les acteurs installés ont donc accéléré leur transformation numérique, qui avait timidement commencé suite à la loi d'avril 2014 qui encadre la dématérialisation des titres-restaurant. Désormais, tous proposent une carte dont le plafond quotidien s'élève à 19 euros mais qui ne peut pas être utilisée les dimanche et jours fériés. Ces cartes apportent des avantages par rapport au titre papier. Pour les émetteurs de chèques déjeuner, c'est évidemment synonyme d'économies. Plus besoin d'envoyer des cartons dont la valeur s'élève de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers d'euros chaque mois. Il suffit juste de recharger des cartes.

Certes, cela a aussi un coût mais il est moins élevé à en croire Chèque Déjeuner. "Le chargement mensuel des cartes requiert des systèmes d'informations plus solides. Mais même si le coût de la plateforme est coûteux (application, extranet…) c'est quand même plus intéressant que le titre papier", assure son directeur général, Jacques-Yves Harscouët. Pour les entreprises clientes, c'est aussi que du bonus. "Le titre-restaurant papier génère des coûts de logistique, comme la distribution des carnets. C'est parfois compliqué dans les entreprises où les collaborateurs sont rarement présents", explique Julien Tanguy. Pour les utilisateurs finaux, les avantages ne manquent pas non plus. Plus besoin de rajouter quelques euros pour compléter le ticket restau, possibilité d'utiliser le sans contact…

Et pourtant, ces cartes n'ont pas encore séduit tous les salariés de l'Hexagone. Chez Chèque Déjeuner, c'est 15% des 1,3 million de bénéficiaires (195 000 personnes), 50% chez Edenred (900 000 personnes) et 25% chez Apetiz (soit 240 000 personnes). Sodexo, lui, n'a pas souhaité communiquer. A titre de comparaison, en Belgique, tous les salariés sont dotés de titre-restaurant dématérialisés… depuis 2016. Comment expliquer cette réticence ? "Les bénéficiaires ne sont pas fanatiques de la carte. Le papier est ancré dans leurs habitudes. Ils l'apprécient car ils peuvent en donner à leur conjoint ou leurs enfants. Certains restaurateurs sont complaisants et acceptent 3,4 ou 5 tickets même si c'est limité à deux dans la loi", explique le patron de Chèque Déjeuner. "Des grandes entreprises ont même refusé de passer à la carte car leurs salariés ne voulaient pas", ajoute-t-il.

Pour convaincre les Français, les acteurs historiques imaginent donc toute une panoplie de services autour de la carte. Certains proposent de payer via les wallets américains (les fameux XPay). Edenred permet à ses clients d'intégrer leur carte dans Apple Pay, Samsung Pay et Google Pay. Apetiz a signé avec la marque à la pomme. Chèque Déjeuner n'a pas encore succombé mais s'y prépare. "On a intégré les XPay dans notre feuille de route à l'automne prochain car nos clients nous le réclament mais ce n'est pas un critère de premier rang", assure le dirigeant de Chèque Déjeuner.

Les wallets ont un gros inconvénient. Les Apple Pay et autres peuvent seulement être intégrés à des cartes titre restaurant de première génération, c'est-à-dire supportées par Visa, Mastercard et le réseau Cartes Bancaires. Dans ce cas, le restaurateur doit reverser une commission au réseau de carte bancaire et une autre à l'émetteur du titre-restaurant. Alors que pour les cartes de deuxième génération, les patrons de restaurant doivent seulement reverser une commission aux titres restau.

Ce nouveau modèle a été rendu possible grâce à Conecs, l'équivalent du GIE Cartes Bancaires, créé en 2012 par les quatre acteurs historiques. Cet opérateur purement technique a pour mission de déployer un réseau d'acceptation à part. "On crée une sorte de réseau privé sur le réseau bancaire et on paramètre nous-mêmes les terminaux de paiement pour qu'ils supportent le réseau", résume Frédéric Amsler, directeur général adjoint de Conecs. "On facture le coût de gestion et d'utilisation du réseau aux émetteurs et pas aux commerçants. La grille tarifaire est identique pour tous les clients de Conecs", ajoute-t-il sans en préciser le montant.  

Multiplier les moyens de paiement 

Sur les 240 000 commerçants qui acceptent les titre-restaurant en France, 140 000 sont déjà passés par Conecs. L'opérateur revendique une croissance moyenne des transactions de plus de 45% par trimestre en 2018 mais n'en dit pas plus. Désormais, Conecs se focalise sur le déploiement du paiement sans-contact, très plébiscité par les Français. "Quand nous déployons le sans contact dans un établissement, six transactions sur dix sont réalisées ainsi", affirme Frédéric Amsler, qui espère couvrir 50% du réseau en sans contact d'ici un an. "On devrait y arriver car des enseignes comme McDonald et Carrefour ont prévu de se connecter à nous avant la fin de l'année", confie Frédéric Amsler. Aujourd'hui, tous les émetteurs de titre restaurant émettent des cartes avec le sans contact mais passent par les réseaux bancaires classiques.

"Chèque Déjeuner est en train d'ouvrir des accords cadre avec Deliveroo et d'autres"

Les "Big Four" élargissent aussi leur type d'interlocuteurs et s'adressent désormais aux sites de livraison de repas, en plein boom en France. Concrètement, une fois sur la page de paiement d'UberEats par exemple, le moyen de paiement ticket restau est proposé à côté des logos Visa, CB et Mastercard. Ticket Restaurant Edenred a développé une plateforme de paiements qui se connecte aux applications de ces sites. Au total, elle revendique 25 partenaires de la foodtech en France et assure "en connecter des nouveaux toutes les semaines", selon son dirigeant. Chez Chèque Déjeuner, ce chantier est prévu pour l'automne prochain. "Nous sommes en train d'ouvrir des accords cadre avec Deliveroo et d'autres", confie Jacques-Yves Harscouët.

Les acteurs du titre-restaurant ont d'autres chantiers dans les cartons. Dans une récente enquête de satisfaction, Ticket Restaurant Edenred évoque des réflexions dans le bien-être (suivi nutritionnel, relation au bureau…), la possibilité de payer son addition depuis l'application, un programme de fidélité ou encore laisser le choix du code PIN à l'utilisateur. Assez pour convaincre les salariés français ? Difficile à dire. Mais ils n'auront rapidement pas le choix. La Commission nationale des titres restaurant (CNTR) prévoit la fin du papier en 2022 ou 2023. 

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