Chez Allocab, des paiements et une levée de fonds qui traînent en longueur

Des conducteurs n'ont pas été payés depuis plusieurs mois par le VTC français et envisagent d'aller en justice. L'entreprise se justifie par l'impact de la grève et assure être désormais rentable.

Depuis le début de l'année les forums et groupes de conversations privés de chauffeurs sur WhatsApp et Telegram bruissent de plaintes à l'égard d'Allocab, plateforme de réservation de VTC française, concurrente d'Uber, Kapten ou Bolt, et plutôt portée sur le B2B.  La raison : ils ne sont plus payés par Allocab pour les courses qu'ils ont réalisées.

Le JDN a pu s'entretenir avec plusieurs d'entre eux, qui ont requis l'anonymat. Les montants dus vont de quelques dizaines à quelques centaines d'euros. Les réponses de la plateforme à ses chauffeurs varient aussi. "Toutes les courses que j'ai effectuées, j'ai dû les réclamer pour être payé, et seulement lorsque je les ai eu au bout du fil, parce qu'ils m'appelaient pour me proposer des missions", témoigne par exemple un chauffeur basé en Bretagne, et qui a commencé à travailler avec la plateforme en octobre. Il affirme n'avoir toujours pas été payé pour deux courses effectuées en décembre.

Jusqu'à 4 000 euros non payés

Un autre chauffeur interrogé a reçu ce genre d'appel de la plateforme lui demandant de venir travailler, notamment le soir du 31 décembre, meilleure journée de l'année pour les VTC. Mais il a refusé, ayant déjà perdu confiance dans Allocab, qui lui doit plus de 200 euros. Après avoir travaillé plus de trois ans avec la plateforme, il affirme ne plus être payé depuis novembre "malgré mes relances et protestations par e-mail. Je leur ai adressé une mise en demeure, ils ne sont même pas allés chercher le recommandé à La Poste."

Brahim Ben Ali, coordinateur au niveau national de plusieurs associations de chauffeurs VTC locales, dit avoir reçu ces derniers jours "une centaine de messages de chauffeurs au sujet d'Allocab", pour des montants non payés allant jusqu'à 4 000 euros. "J'ai travaillé pour eux aussi, je n'ai pas été payé depuis six mois", ajoute-t-il. Brahim Ben Ali compte se concerter avec les chauffeurs concernés  pour étudier la possibilité d'un recours contre Allocab au tribunal de commerce. 

"Nous avons doublé le nombre de courses réalisées au quatrième trimestre par rapport au trimestre précédent"

Interrogé par le JDN, le fondateur et PDG d'Allocab Yanis Kiansky reconnaît des retards, mais plaide la surchauffe. "Nous avons doublé le nombre de courses réalisées au quatrième trimestre par rapport au trimestre précédent en raison des grèves. Il a fallu absorber ces volumes fous et ça a secoué un peu les équipes". Les problèmes remontent pourtant à bien avant le début des grèves. "Nous sommes en train de changer notre système de facturation pour qu'il devienne complètement automatisé. Ce sera terminé en mars", complète-il. Car aujourd'hui, les opérations de paiement de chauffeurs se font principalement à la main tous les quinze jours. Yanis Kiansky précise également avoir recruté 50 personnes supplémentaires pour faire face à ces nouveaux volumes.

Ces incidents de paiement étaient déjà survenus par le passé. Dans un mail envoyé à ses chauffeurs en juin 2019, la plateforme reconnaissait par exemple un problème de "décalage de paiement". "Nous procédons à un envoi manuel de chaque virement, cela prend plus de temps que prévu. La majorité d'entre vous a déjà constaté que c'est résolu". Yanis Kiansky estime que ces retards concernent 5% des courses. Pour prouver que d'autres chauffeurs sont payés normalement, il a mis le JDN en contact avec plusieurs partenaires, des chauffeurs réalisant beaucoup de courses pour la plateforme et des chefs d'entreprise ayant plusieurs chauffeurs sous leurs ordres. Ils assurent être rémunérés dans les temps.

Les concurrents paient à la semaine

En temps normal, Allocab paie ses chauffeurs 45 jours après leur course. Un délai qui ne paraît donc plus respecté aujourd'hui pour nombre d'entre eux. Les chauffeurs interrogés affirment être payés toutes les semaines sans aucun problème par les concurrents d'Allocab. L'entreprise rencontre-t-elle des difficultés financières ? Sa seule levée de fonds, trois millions d'euros dont 1,5 de dette, réalisée auprès de la SNCF, remonte à 2016. Allocab cherche depuis 2018 à ouvrir son capital à de nouveaux investisseurs, mais n'a pour l'instant annoncé aucune opération de ce genre. "Nous sommes devenus rentables et sommes donc autofinancés depuis octobre", explique Yanis Kiansky, qui assure que l'entreprise se porte bien et prépare même sa première incursion hors de France, à Montréal. Cinq mois  de profits suffisent-ils à financer des recrutements et un lancement à l'étranger ? Il précise qu'une levée de fonds est toujours dans les cartons et devrait intervenir au mois de juin, favorisée par l'arrivée à la rentabilité. "La mariée sera d'autant bien préparée si nous prenons le temps de la faire belle".