Un patron m'a dit : en vous parlant, j'ai l'impression de trahir mes valeurs

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S'approvisionner en Chine n'est pas trahir le Made in France. C'est parfois ce qui le sauve. Ce que 11 ans de terrain m'ont appris sur ce déchirement.

Ce que m'a dit un patron attaché au Made in France

"En vous parlant, j'ai l'impression de trahir mes valeurs."

Cette phrase est tombée pendant un appel. Ce dirigeant y croit profondément. Il en parle avec fierté. Et au moment où il envisageait de sourcer une partie de sa production en Chine, il l'a lâchée, presque à voix basse.

Je ne suis pas là pour le juger. Je l'ai écouté.

Parce que cette phrase, je l'entends souvent, sous des formes différentes. Des dirigeants qui croient à la production française et qui regardent vers la Chine avec un sentiment de faute. Comme s'ils trahissaient quelque chose.

Ce sentiment mérite qu'on s'y arrête. Pas pour le balayer. Pour le comprendre, et peut-être pour le corriger.

Le déchirement est réel

Commençons par ne rien minimiser.

Ce conflit est vrai. Beaucoup de dirigeants de PME industrielles le vivent en silence. Ils sont attachés à fabriquer en France. C'est une fierté, parfois une histoire de famille, souvent une conviction profonde sur l'emploi et le territoire.

Et en face, il y a la réalité des coûts. Un concurrent qui casse les prix parce qu'il produit ailleurs. Une marge qui fond. Un marché qui ne suit pas quand on répercute le vrai prix du tout français.

Alors ils regardent vers la Chine. Et ils le vivent mal. Ils ont l'impression de renier ce en quoi ils croient.

Je ne vais pas leur dire que ce sentiment est ridicule. Il ne l'est pas. Il est même honorable. Il repose simplement sur une erreur de définition.

Mais trahir est le mauvais mot

Voici ce que je vois sur le terrain, après onze ans.

Les PME qui sourcent une partie de leur production en Chine sont souvent celles qui maintiennent le reste en France. Un bureau d'études. Un atelier d'assemblage. Une marque. Des emplois. Un savoir-faire.

Cette respiration sur les coûts d'une partie de la chaîne, c'est parfois exactement ce qui leur permet de garder l'autre partie sur le sol français.

Retirez cette respiration, et beaucoup ne survivent pas. L'entreprise ferme. Et là, il ne reste plus rien de français du tout. Ni l'atelier, ni le bureau d'études, ni les emplois, ni la marque.

Choisir la Chine sur une partie de la production, ce n'est pas toujours abandonner le Made in France. C'est parfois ce qui le sauve.

Le dirigeant qui s'en veut croit qu'il trahit. En réalité, il fait le calcul difficile qui maintient son entreprise en vie, donc qui maintient ce qu'il y a de français dedans.

Le vrai Made in France n'a jamais voulu dire 100% français

C'est le fond du sujet.

Le Made in France n'a jamais signifié que chaque composant est né sur le sol français. Ce serait impossible, et ça l'a toujours été. Les matières premières, les composants électroniques, certaines pièces techniques viennent d'ailleurs depuis des décennies. Y compris dans des produits qu'on considère comme des fleurons français.

Ce qui fait la valeur française d'un produit, ce n'est pas l'origine de chaque vis. C'est le savoir-faire. La conception. L'assemblage. Le contrôle qualité. L'exigence. L'intelligence du produit.

S'approvisionner en Chine pour une partie, et fabriquer, assembler ou finir en France avec le savoir-faire local, ce n'est pas une chaîne honteuse. C'est une chaîne intelligente.

La vraie question n'est pas de savoir d'où vient la matière. C'est de savoir où se trouve l'intelligence du produit. Et cette intelligence, elle peut rester profondément française même quand une partie des composants traverse le monde.

Garder ses valeurs vivantes

Je reviens à ce patron.

Il ne trahit pas ses valeurs. Il fait le choix difficile qui lui permet de les garder vivantes. C'est très différent.

Le sujet n'est pas la Chine contre la France. Ce n'est pas un camp contre l'autre. C'est la survie d'une entreprise contre un idéal qu'on voudrait pur, mais que le marché ne permet plus de tenir tel quel.

Ceux qui durent ne sont pas ceux qui choisissent un camp. Ce sont ceux qui ont compris qu'on peut faire les deux. S'approvisionner intelligemment là où c'est nécessaire, et concentrer en France ce qui fait la vraie valeur.

J'aime le Made in France. J'en achète dès que je peux. Et j'ai appris à respecter la façon de faire des affaires en Chine. Ces deux choses ne se contredisent pas. Elles se complètent, quand on les pense ensemble plutôt que de les opposer.

Ce dirigeant n'avait pas à s'excuser au téléphone. Il avait à construire la bonne chaîne. Celle qui garde ses valeurs vivantes au lieu de les enterrer avec son entreprise.

Nicolas Allard, fondateur EasybuyRPC et agent terrain en Chine depuis 11 ans, accompagne des PME françaises, belges et suisses dans leurs opérations d'import.