Transhumanisme, silver économie : où les dirigeants doivent-ils vraiment investir face au vieillissement ?

Filien ADMR

Face au vieillissement démographique, où investir : dans la promesse spectaculaire de la Silicon Valley, ou dans ce qui marche déjà ? Un dirigeant du secteur prend position.

Longtemps, la mort a remis tout le monde à la même place, indépendamment de la naissance, du compte en banque ou des diplômes. Elle devient, pour quelques fortunes de la tech, un chantier d'ingénierie. Le corps y est un système, la mort un bug qu'on devrait pouvoir corriger, à condition d'y mettre le prix. Vu depuis un poste de direction, cette promesse pose une question toute simple : est-ce là qu'il faut mettre l'argent, le temps, l'attention ?

Trois milliards de dollars, zéro thérapie

Larry Page a lancé Calico Life Sciences en 2013, avec cette ambition affichée par Time : "Google peut-il résoudre la mort ?" Douze ans et un partenariat avec AbbVie plus tard (jusqu'à 3,5 milliards de dollars de valeur potentielle, 1,75 milliard versés entre 2013 et 2022), cinq candidats sont passés en essais cliniques. Aucun médicament approuvé. Le 12 novembre 2025, AbbVie a mis fin à la collaboration et licencié une centaine de chercheurs, après l'échec en phase 2/3 d'une molécule dans la sclérose latérale amyotrophique. Page lui-même reconnaissait, dès l'annonce du projet, que résoudre le cancer n'ajouterait qu'environ trois ans à l'espérance de vie moyenne. "Pas une si grande avancée", disait-il alors.

Trois ans, balayés d'un revers de main à Palo Alto. Un patient en chimiothérapie les tiendrait pour le centre du monde.

Yuri Milner et Jeff Bezos ont mis 3 milliards de dollars dans Altos Labs, lancé en 2022, avec un prix Nobel à la présidence du conseil scientifique. Quatre ans après, aucune thérapie en essai clinique avancé chez l'humain. Ce montant avoisine le budget annuel des soins palliatifs en France — 1,6 milliard d'euros en 2023 selon la Cour des comptes —, soins auxquels un patient sur deux n'a toujours pas accès. Deux choix d'investissement, deux visions de ce qu'on protège. C'est là, je crois, que se joue une vraie question de direction générale : on ne choisit jamais seulement une technologie ou un marché, on choisit une vulnérabilité à regarder, et une autre à laisser de côté.

Ce que les Français en pensent réellement

Les Français, eux, ont tranché. Selon l'enquête Odoxa pour Buchet Chastel et Le Figaro Magazine (15 mai 2026), 0,5 % pensent qu'on vivra un jour 150 ans. 71 % y voient une mauvaise chose pour l'humanité, et parmi ceux qui accepteraient ces technologies, 85 % refusent qu'elles soient réservées aux plus riches. Le protocole de Bryan Johnson, deux millions de dollars par an pour un seul corps, est très exactement ce que le pays rejette.

Le vrai gain d'espérance de vie ne vient pas des laboratoires

Le plus instructif ne vient pourtant pas de la Silicon Valley, mais du FMI. Son rapport World Economic Outlook d'avril 2025, consacré à "l'essor de la silver économie", compare 41 pays : une personne de 70 ans en 2022 a le score cognitif qu'avait, en l'an 2000, une personne de 53 ans. Dix-sept ans gagnés en vingt-deux ans, sans manipulation génétique, portés par l'éducation, la prévention, le recul de l'alcool et du tabac. En France, la DREES a publié en janvier 2026 les chiffres de l'espérance de vie sans incapacité : à 65 ans, une femme peut espérer 11,8 ans sans incapacité, un homme 10,5, soit un an et neuf mois de plus qu'en 2008. C'est l'inverse exact de ce que montre le démographe Zachary Zimmer aux États-Unis (Journals of Gerontology, juin 2024) : sur 78 000 Nord-Américains suivis entre 1993 et 2018, les années gagnées sont statistiquement des années vécues avec plus de douleur.

En France, une filière entière s'organise autour de cette évidence : la silver économie, animée notamment par France SILVER ECO. Elle ne promet pas l'éternité. Elle promet que demain matin sera vivable.

Ce que les seniors demandent vraiment

Diriger, c'est aussi choisir ce qu'on écoute. En 2026, le Réseau francophone des villes amies des aînés a interrogé 10 892 personnes dans 130 villes, via plus de 600 ateliers participatifs. Le résultat ne ressemble à aucun fantasme de longévité extrême : des trottoirs accessibles (51,6 %), des commerces de proximité (49,3 %), un accès à la culture à domicile (48,2 %), quelqu'un à appeler en cas de problème (35,9 %). Et 40 % des aînés réclament un interlocuteur unique, qui connaît leur dossier, plutôt que d'être renvoyés d'un service à l'autre.

Ce chiffre-là devrait parler à n'importe quel dirigeant : ce qu'on demande, avant la technologie, c'est de la continuité et quelqu'un qui décroche. En France, un dispositif discret protège aujourd'hui 750 000 personnes et traite 7,5 millions d'appels par an ; 300 000 concernent des chutes, gérées sans hospitalisation dans 80 % des cas. Rien de spectaculaire. Mais à 85 ans, un dimanche soir d'hiver sur du carrelage froid, c'est ce qui sépare une chute d'un drame.

Le mur démographique de 2031

Le calendrier, lui, ne négocie pas. 14,9 millions de Français ont 65 ans ou plus, soit 22 % de la population. En 2025, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les décès ont dépassé les naissances. Un Français sur sept aide déjà régulièrement un proche âgé. Romain Ganneau, directeur général de Silver Valley, résume l'urgence sans détour : "Le mur de la transition démographique, ce n'est pas 2050, c'est 2031 ou 2032."

L'été 2003 a montré ce que coûte le regard détourné : près de 15 000 morts en vingt jours, 91 % de plus de 65 ans, plus d'une personne sur trois décédée chez elle. Vingt-deux ans après, les Petits Frères des Pauvres recensent encore 750 000 personnes âgées sans ou quasiment sans lien social.

Alors non, personne ne peut reprocher à ces entrepreneurs de vouloir vivre plus longtemps. Mais diriger, c'est arbitrer entre l'imaginaire spectaculaire et la réalité qui attend une réponse. Promettre l'éternité à quelques-uns coûte cher et se dispense de s'occuper des autres. Le vrai progrès n'est pas de repousser la fin à l'infini. C'est de ne pas abandonner les vivants en chemin. Moins spectaculaire. Mais la seule bataille qui, à l'échelle d'un pays, vaut d'être vraiment financée.