Risque climatique : se prémunir contre l'effondrement par morceaux

CNRS

Hausse des surprimes, franchises alourdies, assureurs en retrait : face au risque climatique, lier franchises et prévention permettrait de garder les entreprises assurables, donc finançables.

Hausse de la surprime liée aux catastrophes naturelles, franchises plus lourdes, exclusions plus nombreuses : le coût du risque climatique remonte vers les ménages et les entreprises. Ce n’est pas seulement un problème d’assureurs. C’est une question de financement, de valeur des actifs et, en bout de chaîne, de finances publiques.

En 2025, les catastrophes naturelles ont coûté 107 milliards de dollars aux assureurs dans le monde, selon le réassureur suisse Swiss Re. Le détail est tout aussi éloquent que le total : 92 % de ces pertes, un record, proviennent des périls dits "secondaires" : orages, grêle, inondations, incendies. Ce ne sont plus des événements rares et spectaculaires, mais des sinistres fréquents et diffus. Ce sont eux qui touchent un entrepôt, une usine ou un magasin et qui dominent désormais les pertes assurées. Encore faut-il distinguer deux réalités : à l’échelle mondiale, la hausse des pertes assurées tient d’abord à la multiplication des biens construits en zone exposée (à rebours de tout principe de prudence) et au renchérissement de leur reconstruction. En France, en revanche, c’est le changement climatique lui-même qui explique l’essentiel de la hausse attendue d’ici 2050. L’aménagement du territoire compte donc autant que l’évolution des aléas. 

La France suit donc la pente d’une aggravation du risque climatique d’abord due au réchauffement lui-même, comme en témoignent les feux de forêt de l’été 2026. Le régime public des catastrophes naturelles, dit CatNat, a vu le coût de ses sinistres passer d’environ 1 milliard d’euros par an en moyenne depuis 1982 à près de 2 milliards aujourd’hui, lesquels n’incluent pas le coût des incendies puisque ces dernières relèvent des garanties ordinaires des contrats d’assurance. Selon la Caisse centrale de réassurance, le seul changement climatique les augmentera d’environ 40 % d’ici 2050, et de 60 % en tenant compte de la hausse des biens exposés. L’aggravation des sinistres, en effet, n’est pas près de ralentir dans la mesure où, plusieurs travaux récents concluent, au contraire, à une accélération du réchauffement planétaire. L’épisode El Niño, très intense, attendu pour la fin de 2026 et le début de 2027 pourrait accentuer les risques de sécheresse, d’inondation et de chaleur extrême dans plusieurs régions tropicales, avec des effets qui varieront certes selon les régions mais qui promettent d’être dévastateurs. L’histoire montre que la gestion coloniale des sécheresses liées à El Niño est responsable d’une partie du "retard" de développement accusé par de nombreux pays du Sud au début du XXè siècle. Quant à la richesse nationale à l’horizon 2040, les simulations macro-économiques du modèle Gemmes-France augurent d’un recul de la production de -1 à -5 % entre 2026 et 2040 si l’on poursuit les politiques actuelles (et d’une décroissance de l’ordre de -7 à -12 % avec un plan d’austérité budgétaire) et d’une croissance de +0,3 à +3,7 % au total si l’on étend la Sécurité sociale à de nouveaux piliers, dont l’alimentation, le logement, l’énergie et les catastrophes climatiques. Sauf sursaut en faveur d’une politique volontariste de la solidarité, on ne peut donc pas compter sur l’enrichissement des Français·es pour absorber sans frémir une telle hausse du coût des sinistres climatiques. 

1. Le prix d’abord, l’accès ensuite

La première conséquence de la hausse des risques climatiques a déjà eu lieu fin 2022 avec le retrait progressif de la plupart des compagnies de ré-assurance des événements climatiques récurrents. Lors des renouvellements de janvier 2023, les réassureurs ont fortement augmenté leurs prix et relevé les seuils de sinistralité à partir desquels ils interviennent. Ils se sont donc retirés des sinistres fréquents et modérés, que les assureurs gardent désormais. Certes, le marché s’est ensuite détendu en 2024 et 2025, avec des capacités abondantes et une stabilisation des prix mais l’avenir n’est certainement pas à un apaisement généralisé des tensions sur le marché assuranciel à l’échelle mondiale. En France, le régime CatNat bénéficie d’une réassurance publique par la CCR, elle-même adossée à la garantie de l’État. Ce dispositif mutualise une part majeure du risque, sans supprimer l’exposition des assureurs, qui conservent en général la moitié des primes et des sinistres. Les tempêtes, la grêle et la neige relèvent, quant à elles, des garanties ordinaires des contrats et de la réassurance privée.

Rien de surprenant, dès lors, — c’est la deuxième conséquence — si, en France, depuis le 1er janvier 2025, la surprime CatNat est passée de 12 % à 20 % sur les contrats de dommages aux biens. Et, pour une entreprise, la hausse ne s’arrête pas là : primes renouvelées à la hausse, franchises (i.e., la part du sinistre qui n’est pas indemnisée) relevées, exclusions plus nombreuses des zones exposées. La troisième conséquence touche à l’accès même à l’assurance. Le premier rapport de l’Observatoire de l’assurabilité, remis en juin 2026, se veut rassurant pour l’habitat : à ce jour, aucune commune n’est privée d’assureur. Toutefois il recense déjà 811 communes de métropole où l’offre se tend, et relève que tous les territoires d’outre-mer étudiés sont, eux aussi, sous tension. Ailleurs, on voit où mène la pente : en Californie, le premier assureur habitation a cessé en 2023 d’accepter de nouveaux contrats, en invoquant explicitement l’exposition croissante aux catastrophes. Et ceci, dans l’État le plus riche des Etats-Unis. 

2. Articuler solidarité et signal-prix

L’assureur n’est pas un philanthrope : il tarifie le risque qu’il observe et qu’il assure. Une franchise qui s’alourdit ou une couverture qui disparaît renseignent sur la vulnérabilité de l’actif que l’on cherche à assurer. Mais si l’on laissait ce signal-prix jouer seul, chaque site serait tarifé en fonction de son propre risque, au risque que des territoires entiers, les plus exposés, deviennent tôt ou tard "inassurables". Imaginez que les habitations d’une commune ou d’un quartier soient déclarées impossibles à assurer à cause de leur exposition à des événements climatiques extrêmes. Qu’adviendra-t-il ? La valeur du bâti sur ce territoire s’effondrera très rapidement. Les habitants, n’ayant plus de propriété à valoriser comme collatéral (c’est-à-dire comme garantie d’un prêt bancaire), n’auront plus accès au crédit. Aucune entreprise n’acceptera plus de s’y installer. Ceux qui en auront les moyens déserteront le lieu, et n’y resteront que les plus déshérités. A brève échéance, le territoire sera sinistré. C’est de cette manière qu’à rebours de l’imaginaire collapsologique (qui s’imagine qu’un jour l’électricité sera coupée partout et pour tous) un "effondrement par morceaux" peut survenir à plus ou moins bas-bruit sur notre territoire au cours des prochaines années. 

En principe, le régime de 1982 nous protège d’une telle dérive catastrophique : une surprime identique pour tous, adossée à la garantie de l’État. Il faut le préserver, mais sans éteindre l’incitation à se protéger. Expliquons-nous. 

2.1. Comment fonctionne le régime de 1982

La loi du 13 juillet 1982 a créé un système hybride, à mi-chemin entre assurance privée et solidarité nationale. Il repose sur six pièces.

Une garantie obligatoire. Tout contrat d’assurance dommages (habitation, locaux professionnels, véhicules) inclut automatiquement la couverture des catastrophes naturelles. Personne ne peut l’acheter à part, ni y renoncer. 

Une surprime fixée par l’État, au même taux pour tous. Elle est calculée en pourcentage de la prime de base : 20 % pour les biens depuis 2025, contre 12 % auparavant. Un entrepôt en zone inondable et un autre sur un plateau paient le même taux. Seule nuance : la prime de base, elle, est tarifée par l’assureur selon le risque, si bien que la surprime en euros n’est pas identique selon l’endroit où vous vous situez. Mais la part que représente cette surprime par rapport à la prime de base, elle, ne dépend pas de l’exposition aux catastrophes. 

Une reconnaissance publique. La garantie ne joue que si un arrêté interministériel reconnaît l’état de catastrophe naturelle pour la commune concernée. D’où l’enjeu politique et économique décisif de cette reconnaissance après chaque désastre. L’octroi de cette reconnaissance est, concrètement, l’objet d’un rapport de force : elle repose sur des critères techniques souvent contestés, notamment pour la sécheresse, où environ une demande de commune sur deux est rejetée. 

Des franchises fixées par la loi. Pour un professionnel, elles s’élèvent à 10 % des dommages, avec un minimum de 1 140 €, porté à 3 050 € pour les dégâts liés à la sécheresse (le retrait-gonflement des argiles). Pour un particulier, c’est 380 €, et 1 520 € pour la sécheresse. 

La Caisse centrale de réassurance (CCR), adossée à l’État. Les assureurs lui cèdent environ la moitié du risque, et elle bénéficie de la garantie illimitée de l’État. C’est le filet ultime : si les sinistres explosent, la garantie est appelée, la dette augmente et c’est le contribuable qui paie. 

Le Bureau central de tarification (BCT). Si un assureur refuse de couvrir un bien, le propriétaire peut saisir ce bureau, qui oblige un assureur à le couvrir et fixe la prime. Le BCT peut aussi relever la franchise pour un risque jugé exceptionnel. 

A ce dispositif, il faut ajouter le fonds Barnier (fonds de prévention des risques naturels majeurs créé en 1995), alimenté à l’origine par un prélèvement sur la surprime mais qui, depuis 2021, est intégré au budget de l’État, dont il reçoit désormais des crédits. Il finance les travaux de prévention des collectivités et, dans certains cas, des particuliers et des petites entreprises.

2.2. Pourquoi l’incitation à se protéger est faible

Le dispositif mis en place en 1982 institue une forme de solidarité entre Français.es mais la question se pose de savoir s’il est encore adapté au contexte actuel. 

La surprime ne varie pas selon que vous avez protégé vos équipements ou non. Le seul levier d’incitation, ce sont les franchises. 

La modulation des franchises vise la mauvaise cible. Elle double au troisième arrêté de catastrophe naturelle en cinq ans, triple au quatrième, quadruple ensuite, mais seulement dans les communes qui n’ont pas de plan de prévention des risques naturels. C’est donc l’entreprise qui est pénalisée pour une carence de sa commune, et non récompensée pour ses propres efforts. Un dirigeant qui met ses machines hors d’eau ne gagne rien. Un autre qui ne fait rien, dans une commune bien dotée, n’est pas pénalisé. 

L’indemnisation sert à reconstruire à l’identique. Elle ne finance pas une reconstruction plus robuste ou adaptée aux dérèglements climatiques, ce qui fera payer plusieurs fois le même dégât et s’avère particulièrement absurde dans un contexte où le réchauffement climatique est amené à s’aggraver au cours des années qui viennent.

3. Lier franchises et conditions à la prévention

Comment moderniser notre système d’assurance et adapter la loi de 1982 à la réalité climatique d’aujourd’hui ? Le principe pourrait consister à conserver une mutualisation nationale du financement, sans moduler la surprime en fonction du risque climatique local, mais à utiliser les franchises et les conditions d’accès pour récompenser l’effort de chacun.e.

Faire porter l’effort d’abord sur la prévention collective. Plutôt que de pénaliser les habitants et les entreprises des communes qui n’ont pas de plan de prévention des risques, il faut financer ces plans et les travaux qu’ils prévoient (ouvrages de protection, zones d’expansion des crues, désimperméabilisation des sols), à l’échelle des communes et des intercommunalités. La prévention est d’abord une affaire publique.

Moduler la franchise selon l’effort de chaque site, et non selon l’exposition de la commune. Une entreprise qui a fait un diagnostic de vulnérabilité et réalisé les travaux recommandés (mise hors d’eau, batardeaux, renforcement des fondations contre le retrait des argiles) verrait sa franchise baisser. Seul le refus de travaux prescrits, et financés, pourrait à l’inverse l’alourdir. Le prix de base de la solidarité (i.e., le taux de la surprime) ne changerait pas, seul le reste à charge varierait. Concrètement : un diagnostic standardisé et vérifiable, puis une grille de réduction de franchise liée à la réalisation des mesures prioritaires et proportionnée à la réduction du risque. Le risque résiduel, que nul ne maîtrise entièrement, resterait intégralement mutualisé. 

Permettre de "reconstruire mieux". L’indemnité pourrait financer une reconstruction plus résistante ou adaptée que l’existant, avec un complément public si nécessaire. 

Flécher une partie de la surprime vers la prévention, en renforçant le fonds Barnier et en ouvrant plus largement ses aides aux PME. Sans cela, l’incitation reste théorique pour ceux qui n’ont pas les moyens de faire les travaux. Cela suppose de recréer une ressource affectée, puisque le fonds ne reçoit plus de prélèvement sur la surprime depuis 2021 et dépend des crédits budgétaires. La dépense en vaut la peine : les simulations de Gemmes-France montrent que réorienter un point de PIB d’investissement public vers l’adaptation au dérèglement climatique porte la production de 2040 de 1 à 4,6 % au-dessus de celle de l’inaction, pour une dette publique comparable. L’effort est largement compensé par les dommages évités. 

Garantir l’accès au BCT, conditionner les avantages. Une entreprise refusée par les assureurs doit être couverte d’office, sans délai ni condition. En revanche, un plan de prévention financé et assorti d’échéances pourrait conditionner les réductions de franchise. Le droit à la couverture reste ainsi séparé de l’incitation à réduire le risque. 

Les garde-fous à prévoir. Il faut financer avant d’exiger : les travaux doivent être pris en charge ou subventionnés avant d’être demandés, faute de quoi la modulation pénaliserait les plus fragiles, qui sont aussi souvent les plus exposés. Les critères doivent être simples et vérifiables, de manière à pouvoir être opposables. Et il faut veiller à ce que la modulation ne devienne pas un moyen détourné de revenir à une tarification au risque individuel, ce qui détruirait précisément ce que le régime de 1982 protège.

Pareille réforme permettrait d’éviter deux écueils symétriques : 

a) une mutualisation sans incitation, qui risque de laisser se reproduire des dommages évitables ; 

b) une tarification strictement individuelle du risque, qui ferait peser le coût de l’exposition sur des ménages et des entreprises qui n’ont pas toujours choisi leur localisation ou ne possèdent pas les moyens de se protéger. 

Afin de résoudre ce dilemme, la proposition défendue ici consiste donc à maintenir la mutualisation nationale, tout en modulant les franchises selon les efforts de prévention. Tarifer chacun selon son exposition, c’est-à-dire selon l’endroit où il se trouve et qu’il n’a souvent pas choisi, serait l’option néo-libérale que cette réforme entend exclure explicitement. Distinguer ce qui relève du sort, que la collectivité doit couvrir, de ce qui relève des choix individuels, dont chacun peut répondre, c’est la ligne de l’"égalitarisme de la chance" défendu par les philosophes Ronald Dworkin et Gerald Cohen. Elizabeth Anderson lui a objecté, à juste titre, qu’à force de trier entre bons et mauvais assurés, on transforme la solidarité en contrôle des comportements : d’où l’importance des garde-fous qui précèdent. Surtout, cette exigence inscrite dans la réforme que nous proposons renoue avec notre tradition solidariste. Pour Léon Bourgeois, la solidarité n’était pas une protection sans contrepartie, mais un quasi-contrat d’obligations réciproques. De la loi de 1898 sur les accidents du travail à la Sécurité sociale de 1945, notre protection sociale repose sur ce principe : des droits garantis à tous, et des obligations proportionnées aux moyens de chacun.

3.1. Ce que le gouvernement a annoncé en juin 2026

Les mesures de juin, prises après le premier rapport de l’Observatoire de l’assurabilité, sont les suivantes :

revoir le taux de la surprime tous les cinq ans, pour répartir le coût équitablement ; 

aider, avec la CCR, les assureurs à rester présents dans les zones exposées, et faciliter l’accès au BCT ; 

travailler avec les assureurs et les collectivités à réduire la vulnérabilité des logements et des entreprises ; 

lancer une mission sur l’assurance en outre-mer. 

C’est un début utile de prise au sérieux du problème de l’assurance climatique, mais ce ne sont que des ajustements. Rien ne touche à la logique des franchises ni ne crée d’incitation individuelle. 

3.2. Pourquoi les entreprises ont intérêt à cette réforme

Sans réforme, l’équilibre financier du régime passera par des hausses répétées de la surprime, payées par tous, prudents comme imprudents. Les assureurs se retireront aussi de plus en plus des zones exposées, avec des tensions déjà visibles dans 811 communes. Une incitation à la prévention qui réduise le coût des sinistres est la seule voie qui permette de garder la couverture mutualisée à un prix soutenable. Pour les entreprises les plus exposées, c’est la condition pour rester assurables, donc finançables.

3.3. Du bilan de l’entreprise à celui du pays

Pour un dirigeant d’entreprise, le sujet change alors de nature. Un bâtiment mal assuré est un actif que la banque finance moins volontiers et qu’un acquéreur valorise moins. Un sinistre non couvert, ou couvert après une lourde franchise, ne pèse pas seulement sur le résultat de l’année : il entame les fonds propres et la capacité d’endettement de l’entreprise. Le risque physique, dès lors, n’est pas un poste parmi d’autres de la politique RSE : c’est un paramètre de solvabilité.

Mais l’addition ne s’arrête pas à l’entreprise. Les modèles macroéconomiques que j’ai pu développer ou auxquels j’ai contribué montrent que des dommages climatiques élevés font flamber l’endettement privé : les entreprises s’endettent pour reconstruire leurs installations détruites pendant que leurs revenus se contractent. Viennent ensuite les défauts de paiement, puis les pertes bancaires. Au bout de la chaîne, il y a l’État. La Caisse centrale de réassurance, pivot du régime CatNat, bénéficie de la garantie illimitée de l’État. En 2023, la Banque centrale européenne et l’autorité européenne des assurances rappelaient qu’un quart seulement des pertes liées aux catastrophes climatiques était assuré dans l’Union. Les trois quarts restants sont absorbés par les ménages, les entreprises et in fine par les finances publiques. La hausse attendue des sinistres d’ici 2050 est donc aussi une question de dette publique. 

4. Trois décisions à prendre dès maintenant

Primo, mesurer son exposition, site par site. Les cartes publiques d’aléa (inondation, retrait-gonflement des argiles, feux) permettent un premier diagnostic rapide des implantations françaises. Pour les fournisseurs critiques situés à l’étranger, que ces données ne couvrent pas, l’exercice est plus long, mais il est indispensable : c’est souvent là que se cache la vulnérabilité la plus coûteuse.

Secundo, intégrer le risque physique dans les choix d’investissement. Un projet immobilier ou industriel s’évalue sur trente ans ou plus. Le calculer avec le climat d’hier revient à sous-estimer systématiquement ses coûts. La prévention, de la mise hors d’eau des équipements à la résistance des bâtiments, est l’un des placements les plus rentables : aux États-Unis, le National Institute of Building Sciences estime qu’un dollar investi en prévention épargne environ six dollars de dommages. Elle conditionne aussi, de plus en plus, le prix de l’assurance.

Tertio, peser dans le débat public, au-delà de la seule défense du régime existant. Car la question est d’ores et déjà posée : le régime de 1982 suffit-il aujourd’hui ? Suffira-t-il quand les sinistres auront fortement augmenté ? Qui assurera ce que le marché n’assure plus ? Une piste mérite d’être explorée : étendre la logique de la Sécurité sociale aux événements climatiques extrêmes, en mutualisant le risque à l’échelle de la nation entière et en le finançant par une fiscalité adaptée, plutôt qu’en le laissant retomber, au coup par coup, sur des budgets publics qui sont d’autant moins extensibles que la France entre déjà, fin 2026, dans une zone de fortes tensions sur sa dette souveraine. 

L’adaptation n’est pas un renoncement à la bifurcation écologique qui reste, me semble-t-il, le seul projet de société désirable pour l’Europe. C’est sa condition. Les entreprises qui auront mesuré, prévenu et mutualisé leur risque resteront assurables, donc finançables. Encore faut-il que la collectivité se donne les moyens de garder le pays tout entier assurable.

Notes :

1 -L’étude de référence émane de la Caisse centrale de réassurance (CCR), publiée en octobre 2023 : elle prévoit une hausse des sinistres du régime d’environ 40 % sous l’effet du seul changement climatique, et d’environ 60 % en tenant compte de la hausse des biens assurés (plus de constructions, plus de densité). Le détail par péril :

la sécheresse, avec notamment le retrait-gonflement des argiles, est de loin le premier poste : environ +600 millions d’euros par an pour le climat seul, et +750 millions en incluant la hausse des biens assurés ; 

les inondations : +150 millions d’euros par an, et +370 millions avec la hausse des biens assurés ; 

la submersion marine : +60 millions d’euros par an, et environ +80 millions avec la hausse des biens assurés. 

Une précision : ces chiffres concernent le seul régime des catastrophes naturelles, qui ne couvre pas les tempêtes, la grêle ni la neige, lesquelles relèvent des contrats ordinaires. Les projections de France Assureurs portent sur l’ensemble des sinistres climatiques, c’est-à-dire le régime des catastrophes naturelles plus ces aléas. Sur la seule sécheresse, France Assureurs prévoit 43 milliards entre 2020 et 2050, contre 13,8 milliards sur les trente années précédentes.

2 -Cf. Piers M. Forster et al., "Indicators of Global Climate Change 2024: annual update of key indicators of the state of the climate system and human influence", Earth System Science Data, vol. 17, n° 6, 2025, p. 2641-2680, qui estime le rythme du réchauffement d’origine humaine à 0,27 °C par décennie sur 2015-2024, un rythme sans précédent dans les relevés instrumentaux. Voir aussi James E. Hansen et al., "Global Warming Has Accelerated: Are the United Nations and the Public Well-Informed?", Environment: Science and Policy for Sustainable Development, vol. 67, n° 1, 2025, p. 6-44. 

3 - Voir Mike Davis, Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales, 1870-1900, trad. fr. Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, coll. "La Découverte-poche", 2006. L’historien américain Davis y montre que les grandes sécheresses liées à El Niño de 1876-1879 et 1896-1902 n’ont tourné à la famine de masse, en Inde, en Chine et au Brésil, qu’à cause des politiques coloniales et du libre-échange des grains, provoquant un "recul" de ces pays-continents qu’ils mettront plus d’un siècle à "rattraper". 

4 - Ronald Dworkin, "What is Equality? Part 2: Equality of Resources", Philosophy & Public Affairs, vol. 10, n° 4, 1981, p. 283-345, repris dans Sovereign Virtue. The Theory and Practice of Equality, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000 ; Gerald A. Cohen, "On the Currency of Egalitarian Justice", Ethics, vol. 99, n° 4, 1989, p. 906-944.

5 - Elizabeth S. Anderson, "What Is the Point of Equality?", Ethics, vol. 109, n° 2, 1999, p. 287-337.

6 - Léon Bourgeois, Solidarité, Paris, Armand Colin, 1896.