Manager, ce n'est pas une promotion. C'est une compétence. Et ça change tout à l'international.

clémentine olivier

Confondre expertise technique et aptitude managériale est une erreur universelle. À l'international, elle devient systémique et coûteuse.

Il y a une confusion que les organisations commettent depuis des décennies, et que le management interculturel rend brutalement visible.

On nomme manager celui qui a le plus d'ancienneté. Celui qui a les meilleurs résultats techniques. Celui dont c'est le tour. On considère le passage au management comme une évolution naturelle de carrière, une récompense logique pour un parcours bien mené.

C'est une erreur. Et à l'international, cette erreur coûte beaucoup plus cher qu'on ne le croit.

Manager n'est pas un grade. C'est un métier.

Le management est une compétence à part entière. Elle s'apprend, elle se travaille, elle peut faire défaut chez des experts brillants et se révéler chez des profils qu’on n’aurait pas imaginé à ce poste.

Confondre expertise technique et aptitude managériale est une erreur universelle. Mais dans un contexte interculturel, elle devient systémique. On envoie à l'international un excellent professionnel, reconnu dans son domaine, sans lui avoir jamais demandé s'il sait lire une salle, désamorcer un conflit silencieux, ou comprendre pourquoi une décision pourtant logique ne passe pas.

Une enquête conduite par le Ministère des Affaires étrangères auprès de 3 357 Français expatriés et publiée en 2011 indique que l'adaptation culturelle constitue la principale difficulté rencontrée sur le terrain, citée par près de la moitié des répondants. Une recherche académique portant sur 224 cadres expatriés en Inde confirme par ailleurs que la compétence technique ne suffit pas, et que trop peu d'entreprises ont recours à une formation interculturelle avant le départ. Ces deux données disent la même chose : la majorité des managers envoyés à l'international arrivent avec une boîte à outils qui ne fonctionne pas.

Ce n'est pas une question de bonne volonté. C'est une question de formation, de préparation, et de lucidité sur ce que manager signifie réellement selon les contextes.

Ce que les codes culturels font au management

Geert Hofstede, chercheur néerlandais en psychologie sociale, a passé une grande partie de sa carrière à cartographier les dimensions culturelles qui influencent le travail. Parmi elles, la distance au pouvoir : l'acceptation, variable selon les sociétés, d'une distribution inégale de l'autorité. La Malaisie affiche un indice de 104. Le Danemark, 18. Les États-Unis, 40. Ce seul indicateur transforme radicalement ce qu'on attend d'un manager.

Erin Meyer, dans The Culture Map, va plus loin. Elle montre que les mêmes comportements managériaux sont interprétés de façon radicalement opposée selon les cultures. Un manager néerlandais qui formule une critique directe sera perçu comme honnête et respectueux par ses collègues allemands. Le même comportement, appliqué au Japon, sera vécu comme une agression et une mise en cause publique de la face de l'interlocuteur.

Le silence, précisément, est un exemple fondamental. Dans une réunion japonaise, le silence ne signifie pas l'approbation. Il signifie souvent le désaccord, exprimé selon les règles d'une culture à haut contexte, où ce qui ne se dit pas compte autant que ce qui se dit. Un manager occidental qui interprète ce silence comme un consensus et avance dans sa décision vient de commettre une erreur dont il ne prendra conscience que plusieurs semaines plus tard.

À l'opposé, en Allemagne, un collaborateur junior qui contredit publiquement un senior en réunion ne commet pas une faute de respect : il apporte une expertise. La hiérarchie légitime y est fondée sur la compétence, pas sur l'ancienneté. Ce même comportement, dans de nombreux contextes africains, serait perçu comme une offense grave à l'autorité de l'aîné.

Au Yémen, la décision ne se prend pas en réunion. Elle se prépare dans les conversations informelles qui précèdent, dans le thé partagé, dans les relations construites sur le long terme. La réunion est une ratification, pas une délibération. Un manager qui arrive avec un agenda structuré et une heure de slot ne comprend pas dans quel espace il se trouve.

En Italie, l'arte di arrangiarsi, cette capacité à trouver des solutions créatives dans l'improvisation, est une qualité managériale valorisée. Un processus trop rigide, trop allemand dans sa forme, sera contourné, non par mauvaise volonté, mais parce qu'il entre en contradiction avec une culture où la flexibilité est une forme d'intelligence.

Ce que l'humanitaire a compris que les entreprises n'ont pas encore intégré

Médecins Sans Frontières travaille simultanément avec une quarantaine de nationalités, dans des contextes où les codes culturels ne sont pas seulement différents mais parfois opposés. La réponse développée par les organisations humanitaires aguerries n'est pas un manuel universel du bon management. C'est une posture : l'observation avant l'action, la lecture du contexte avant l'application de la méthode.

L'Oréal a développé une approche similaire dans le secteur privé, avec des programmes de co-développement réunissant chaque trimestre des managers d'Asie, d'Europe et d'Afrique. Chacun présente un cas concret. Les pairs co-élaborent des solutions. Le résultat n'est pas un consensus mou : c'est une intelligence collective ancrée dans des réalités plurielles.

Ce que ces deux exemples ont en commun, c'est une même conviction : il n'existe pas de style managérial universel exportable. Il existe des compétences d'observation, d'adaptation et de lecture culturelle. Elles s'apprennent. Elles demandent du temps, de l'humilité, et une volonté explicite de les développer.

Ce que cela exige des organisations

La première décision à prendre est structurelle : séparer les trajectoires de carrière technique et managériale. Ne plus faire du management une étape obligatoire dans un parcours d'expert. Créer des voies d'excellence technique qui permettent d'évoluer sans passer par la case management.

La deuxième décision est de traiter la préparation interculturelle comme une compétence professionnelle à part entière, pas comme un module de sensibilisation d'une demi-journée avant le départ.

Edward Hall, anthropologue américain, distinguait les cultures à haut contexte, où la communication est implicite, relationnelle, chargée de sous-entendus, des cultures à faible contexte, où l'information est explicite, directe, formalisée. Naviguer entre ces deux mondes ne s'improvise pas. Cela s'enseigne, cela se pratique, et cela commence par reconnaître que nos propres codes ne sont pas la norme.

Un manager efficace à l'international n'est pas celui qui s'adapte à tout. C'est celui qui sait ce qu'il ne comprend pas encore.