Et si l’entrepreneur était l’artiste du 21ème siècle ?

En France, l'entrepreneur est vu par l'opinion publique comme un acteur économique censé créer de la richesse, et non comme un artiste. Néanmoins, l’entrepreneur comme l’artiste doit prendre en compte dans sa démarche la fonction et la destination de sa création. Ses outils sont certes différents mais quelle différence ?

La relation entre l’art et l’entrepreneuriat est presque toujours abordée dans le même sens : celui qui ferait de l’artiste un entrepreneur. Parce qu’il lui faut vendre ses produits, de Van Gogh à Basquiat, en assurer la promotion, le marketing, développer son « personal branding » comme on dit aujourd’hui puisque sa personne et sa création vont de pair, le tout via une structure juridique, et in fine payer des impôts sur le fruit de son commerce (qui se souvient que le déclin du franco-japonais Fujita, star des « Montparnos » dans les années 20, a été lié à un redressement fiscal ?).

Des artistes qui peuvent être soutenus par des entrepreneurs – mécènes, notamment via leurs fondations. Et quoi que l’on pense d’eux, on ne soulignera jamais assez le rôle tenu en la matière par nos patrons milliardaires champions du luxe, les Arnault et Pinault, au service de la défense et de la promotion de l’art sous toutes ses formes, y compris les plus modernes comme la photo ou la vidéo.

Mais beaucoup plus rares sont ceux qui tentent d’illustrer le lien inverse – oh, le sacrilège - : voir l’entrepreneur comme un artiste. A commencer par les entrepreneurs eux-mêmes, généralement trop modestes pour comparer l’œuvre de leur vie à celle d’un Raphaël, d’un Calder ou d’un Rodin, que généralement, ils admirent.

Si l’opinion publique, française en particulier, a évolué ces dernières années dans un sens positif à l’égard des entrepreneurs, elle les voit tout de même comme des acteurs économiques, censés créer des richesses pour eux-mêmes comme pour les autres, leurs salariés, leurs partenaires, leurs clients et plus largement l’ensemble de la communauté. Cela en fait des personnes respectables, mais pas pour autant des artistes.

Et pourtant… Y-a-t-il un si grand écart entre le processus créatif d’un artiste et celui d’un entrepreneur, à la recherche de l’idée qui fera la différence, qui la pense, la repense, la travaille, celui qui change de projets, avec le fameux pivot, cher aux startupers, qui n’a rien à envier au passage de la période rose au cubisme chez Picasso ?

L’entrepreneur comme l’artiste doit prendre en compte dans sa démarche la fonction et la destination de sa création. Ses outils sont certes différents : ses idées, ses rêves, les salariés hommes et femmes qui composent l'entreprise, la finance, les moyens de production… Le pinceau est remplacé par un clavier, le tableau par un écran. Quelle différence ?

Tout comme l’artiste, l’entrepreneur fait face à un long processus de réflexion, de maturation d’une idée ou d’un projet, de façonnage d’une kyrielle de petits détails. Ce parcours est parfois semé d’embûches mais lui permet de transformer un rêve en une idée business, et de mener à bien son projet ou son œuvre. Cette démarche, bien que laborieuse, est-elle-même source d’une sensation d’accomplissement et de grande satisfaction, tout comme pour l’artiste qui voit son œuvre enfin prendre forme et peut laisser libre court à son imagination pour se lancer dans un nouveau processus de création.

L’œuvre qu’il crée est vivante – les anglo-saxons appellent les natures mortes « still life » -,riche en relations humaines. Le management est un outil qui permet à l'entrepreneur, comme le peintre nuance les couleurs de sa palette, d'apprivoiser, nuancer et se nourrir des interactions, relations et émotions, celles de ses clients, de ses salariés, de ses partenaires et in fine de l’ensemble des citoyens en contact avec son écosystème.

Ce que bâtit l’entrepreneur est une œuvre vivante, en interaction permanente avec ses acteurs et visiteurs, mue par le sens ou l'intention initiale impulsée par le créateur, son inspiration, développée et transcendée par le fil des expériences, actions et réactions du marché. Ce rapport a été magnifiquement décrit par l’économiste et écrivain canadienne feue Patricia Pitcher, dans un livre devenu célèbre « Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations : Rêves, réalités et illusions du leadership ». Elle y écrivait : « la conception artistique, à travers ses problématiques et ses processus de création, fournit des codes d’accès pour déchiffrer le monde contemporain et offre des perspectives nouvelles, nécessaires à la création de richesse économique, sociale et culturelle."

Offrir des perspectives : voilà une superbe définition qui va aussi bien à l’entrepreneur qu’à l’artiste.

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