Ne laissons pas les outils numériques instaurer une version 4.0 des Temps Modernes

Loin de nous libérer, les nouvelles technologies ont créé d’autres contraintes. Les divers logiciels et applications ont ajouté de la complexité au travail sans permettre de créer du sens. Il est urgent de mettre les outils technologiques au service de l'intelligence collective, et de remédier à ces effets pervers en promouvant une transformation digitale porteuse de sens.

Quarante-deux ans après la sortie du film "Les douze travaux d’Astérix", la maison qui rend fou et son fameux laissez-passer A38 demeurent des références incontournables pour décrire un casse-tête d’ordre administratif. Mais force est de constater que le monde de l’entreprise, entre réunionite, manque de communication, informations disséminées sur différents formats, n’a rien à envier au dédale imaginé par Goscinny. La technologie, censée contribuer à la bonne marche des organisations, s’avère finalement énergivore. Il est grand temps pour les acteurs de la tech de remédier à ses effets pervers en rendant possible une transformation digitale porteuse de sens.

Les nouvelles technologies ont le pouvoir de nous rendre fou

"La révolution des TIC a accordé aux individus la capacité de décider quand, où et comment ils veulent travailler, tout en permettant aux entreprises d’être plus agiles et innovantes.", écrit Dennis Pennel dans Travailler pour soi. La mue digitale des entreprises a de fait consacré le "retour du travailleur nomade" en même temps que le papier a presque disparu de nos bureaux. Ce vent de liberté relatif n’est pourtant pas synonyme de "choc de simplification". En effet, prétendant mener l’humanité vers un nouvel "âge de légèreté", les nouvelles technologies n’ont pas éliminé toute forme de complexité, loin s’en faut. Si l’on s’en réfère à l’étude "Les Français et les technologies au quotidien", (Opinionway/Zengularity), les chiffres sont même alarmants. Au travail, ce ne sont pas moins de 70% des interrogés qui ont déjà été exaspérés par la complexité d’un logiciel. 59% des Français ont le sentiment que les technologies évoluent trop vite et qu’ils ne peuvent pas suivre le rythme. In fine, la moitié estiment que les outils numériques nous font perdre plus de temps qu’ils nous en font gagner.

Sisyphe est toujours vivant, il exerce un "job à la con"

Keynes, en son temps, avait prédit que les grandes innovations techniques conduiraient à un allègement significatif du temps detravail. Force est de constater que loin de nous libérer, les nouvelles technologies ont créé d’autres contraintes. En vérité, les salariés consacrent plus de la moitié de leurs temps à des activités qui ne sont pas leur cœur de métier. Lors d’un échange avec le CEO de Salesforce, Drew Houston faisait le constat qu’après quelques années à la tête de son entreprise, son travail n’avait plus rien de créatif et se limitait pour l’essentiel à éplucher des mails ou assister à des réunions. Ces multiples sollicitations nous occupent énormément… en particulier le temps passé à zapper entre différents supports de contenu ! Bien souvent en effet, les divers logiciels et applications, ne fonctionnant pas bien ensemble, constituent une hydre technologique complexe.

Le numérique a donc non seulement échoué à réduire notre temps de travail, mais a engendré des tâches totalement dépourvues de sens : pêche aux informations pour le sacro-saint reporting de la semaine, rafistolage d’architectures technologiques incompatibles entre elles… Précisément ce que David Graeber nomme "job à la con" ! Le pire étant que ces tâches peu stimulantes entretiennent un climat de pression généralisée voire de "famine temporelle", puisque quelle que soit l’importance de la "mission" à effectuer, nous devons aller toujours plus vite… sans prendre la peine de réfléchir au pourquoi. Comme l’explique Nicole Aubert, l’urgence est devenue un impératif catégorique. "La spirale qui s’est mise en place n’a pas de fin, parce que le temps ainsi gagné est aussitôt mis au service d’une productivité toujours plus forte. La quête de vitesse (…) confère à l’individu une suprématie aléatoire et temporaire. Devenu apparemment maître du temps, il tombe immédiatement sous le joug de l’urgence.". En bref, on a inventé beaucoup de manière d’aller plus vite, mais pas forcément de manière plus intelligente.

Et si nous mettions les outils au service du talent et non l’inverse ?

La transformation digitale n’est pourtant pas qu’une question de dématérialisation (et de complexification sous-jacente) : son rôle premier est d’aider les individus à exprimer leur potentiel et donc créer du sens. Cela passe par des outils qui simplifient réellement la vie des collaborateurs : interopérabilité, fluidité dans le partage de contenu doivent servir les dynamiques d’intelligence collective. A l’heure où pour prospérer, les entreprises sont tenues de "travailler avec et non plus sans ou contre", il devient urgent de développer et promouvoir des outils qui favorisent la coopération (étymologiquement, bâtir des œuvres ensemble). C’est ainsi que nous ferons de la créativité la pierre angulaire du "future of work".

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