Coupe du monde : ce que le sommet doit à la base, une leçon pour les dirigeants
Mondial : on célèbre le sommet. Pour Basile Riboud, la valeur durable — d'un club comme d'une entreprise — se bâtit par la base : formation, ancrage, temps long.
Pendant un mois, le monde entier a les yeux rivés sur le même sommet : la Coupe du monde, ses stars, son trophée. On y célèbre l'instant — le but décisif, le sacre. On oublie que chacun de ces joueurs a été façonné dix ans plus tôt, loin des projecteurs, dans un centre de formation. Et que les nations qui soulèvent la coupe sont presque toujours celles qui ont investi, patiemment, dans l'invisible : la base, la formation, les jeunes. La France, deux fois championne du monde, ne doit pas ses titres au hasard, mais à un système de formation que la planète entière lui envie.
C'est, à mes yeux, la plus grande leçon de management que donne le football — et elle dépasse largement le sport. Dans le sport comme dans l'entreprise, la valeur durable ne se construit jamais par le haut. Je l'ai appris d'abord comme joueur formé en centre de formation, ensuite comme investisseur ; j'en ai fait le principe d'un projet auquel je consacre aujourd'hui beaucoup d'énergie : reconstruire un club de football, brique après brique.
Quand la métropole de Tours a vu son club historique disparaître, au début de l'année 2025, il y avait deux manières de réagir. La première, spectaculaire : injecter de l'argent, recruter, promettre une montée éclair. La seconde, plus lente et moins flatteuse : repartir des fondations. Avec l'Union Foot de Touraine, nous avons choisi la seconde. Non par défaut de moyens ou d'ambition, mais par conviction de gestionnaire.
La base avant le sommet
J'ai appris cette leçon en suivant de près l'aventure de mon père auprès d'un club professionnel. On croit d'ordinaire que l'équipe première est la locomotive qui entraîne tout le reste. Je crois l'inverse. Un club, c'est un iceberg : sa partie visible — les résultats du week-end — ne tient que grâce à la masse immergée que personne ne regarde, l'école de foot, les éducateurs, les jeunes, l'ancrage local. C'est là qu'est l'âme d'une organisation, et c'est là que se crée la valeur de long terme. En entreprise, on appelle cela la culture, la formation, le capital humain. Les dirigeants qui les sacrifient à la performance trimestrielle le paient toujours, tôt ou tard.
Fédérer plutôt que conquérir
Un territoire n'est pas un marché à conquérir : c'est une communauté à fédérer. C'est pourquoi, dès le départ, nous avons confié aux habitants une décision qu'on réserve d'ordinaire aux dirigeants : le choix des couleurs et du logo du club, soumis au vote des supporters. Un détail, en apparence. En réalité, un principe de management. On ne décrète pas l'adhésion ; on la crée en rendant les gens parties prenantes. Une marque, un club, une entreprise n'appartiennent jamais vraiment à ceux qui les dirigent — ils appartiennent à ceux qui s'y reconnaissent. Donner aux supporters un pouvoir réel, même symbolique, c'est transformer des spectateurs en propriétaires affectifs. Aucune campagne de communication n'achète ce lien-là.
La discipline du temps long
Reste le plus difficile : tenir le cap quand tout pousse à aller vite. Dans une reconstruction, la pression du résultat immédiat est permanente — finir premier, monter tout de suite, rassurer. Or, si l'on va trop vite, les fondations ne seront jamais solides. Cette discipline du temps long est sans doute ce que le sport de haut niveau enseigne de plus précieux aux dirigeants. La performance qui dure ne s'improvise pas : elle se prépare, saison après saison, par un travail souvent invisible et ingrat. L'entrepreneur qui veut bâtir quelque chose de pérenne affronte exactement le même arbitrage — entre la courbe qui flatte ce trimestre et la structure qui tiendra dans dix ans.
Un entrepreneuriat de territoire
Ce que nous tentons en Touraine dépasse le football. C'est une forme d'entrepreneuriat de territoire : créer de la valeur là où l'on est, avec et pour les gens d'un lieu, sur un horizon long. Le principe qui m'anime comme investisseur — placer l'humain avant le rendement immédiat, parier sur l'éducation et la formation plutôt que sur le coup d'éclat — vaut pour un club comme pour une entreprise. Un projet enraciné, qui fait grandir une génération et ravive une fierté commune, finit par créer plus de valeur — économique comprise — qu'un projet hors-sol financé à coups de promesses.
Dans quelques semaines, une nation soulèvera la Coupe du monde. Elle aussi aura été bâtie loin des projecteurs, des années plus tôt. On me demande souvent quand notre équipe première gagnera : je réponds toujours par les fondations. Un club, comme une entreprise, est d'abord un projet humain — sa force est dans sa base, et le sommet, lui, finit toujours par suivre.
Basile Riboud a grandi le ballon au pied. Formé en centre de formation, il n'a pas connu la carrière professionnelle dont il rêvait, mais n'a jamais quitté le football des yeux. Après plusieurs années chez Danone, entre les États-Unis et la Chine, il accompagne aujourd'hui les sportifs de haut niveau dans leurs investissements à impact — et a fait de la renaissance du football tourangeau, avec l'Union Foot de Touraine, le projet d'une vie.