Le véhicule autonome arrive : saurons-nous le débrancher ?

EVIAS

L'autonomie totale s'arrêterait-elle à la prise ? Recharger sans conducteur impose de repenser les infrastructures. Une bataille que l'Europe peut gagner.

Depuis Hong-Kong, où je vis, le futur des mobilités n'est pas une projection : c'est une réalité quotidienne. À quelques heures d'ici, des robotaxis circulent déjà dans des zones définies de Shenzhen et de Hangzhou. De l'autre côté du Pacifique, Waymo a dépassé les vingt millions de trajets autonomes. Pendant ce temps, depuis la France où j'ai choisi de développer notre entreprise, je mesure chaque jour l'écart qui se creuse. Le véhicule autonome n'est plus une promesse futuriste : c'est une vague qui déferle, et l'Europe la regarde venir.

Les progrès récents de l'intelligence artificielle ont changé la donne. Déployer à grande échelle des véhicules autonomes, en ville comme en zone rurale, devient techniquement accessible et économiquement crédible. Ce qui relevait hier du prototype confidentiel s'industrialise. Et cette accélération a tout d'un tsunami : silencieuse de loin, irrésistible de près.

Un retard, mais pas une fatalité

Thomas Matagne, fondateur d'Ecov, l'a écrit avec lucidité dans une récente note : faute de réaction rapide, l'Europe risque de devenir une « colonie numérique », dépendante de technologies étrangères pour déplacer ses citoyens et exploiter leurs données de mobilité. Je partage entièrement ce constat. Sa prise de position m'encourage à m'exprimer à mon tour, car je crois qu'il est temps de constituer une véritable équipe d'Europe des acteurs du véhicule autonome.

Soyons lucides sans être défaitistes : l'Europe ne dominera probablement pas toutes les couches de la conduite autonome — les algorithmes, les puces, les modèles, où les acteurs américains et chinois ont pris une avance considérable. Mais elle dispose d'un atout décisif : la maîtrise des systèmes de transport complexes et des infrastructures qui les font fonctionner à grande échelle. C'est là, et non dans une course perdue d'avance au logiciel embarqué, que se jouera la souveraineté européenne de la mobilité.

Le maillon oublié : l'énergie

Car tout le débat se concentre sur la conduite — capteurs, IA, réglementation — et oublie une évidence physique : un véhicule autonome reste un véhicule électrique. Il faut le recharger. Et là surgit une question que personne ne pose : qui branchera le câble, s'il n'y a plus de conducteur ?

L'autonomie totale ne peut pas s'arrêter à la prise électrique. Un robotaxi qui doit attendre qu'une main humaine vienne le brancher n'est pas vraiment autonome. La recharge automatique — sans câble, sans intervention humaine — n'est pas un confort : c'est une condition de l'autonomie réelle. C'est précisément ce raisonnement qui a orienté notre stratégie produit chez EVIAS.

Le fret, terrain d'évidence

Nulle part cette logique n'est plus frappante que sur le transport routier de marchandises. Imaginez des poids lourds autonomes circulant sur autoroute, jour et nuit, sans temps de conduite réglementé à respecter. Quel sens y aurait-il à les contraindre à s'immobiliser sur une aire pour se recharger, ou à embarquer des batteries gigantesques au détriment de leur charge utile ?

La réponse tient en deux mots : une route électrifiée. Une infrastructure qui recharge les véhicules pendant qu'ils roulent, en continu, sans arrêt et sans surdimensionnement. C'est la condition pour que le fret autonome tienne ses promesses de productivité et de sobriété.

L'Europe a une carte à jouer

Le véhicule autonome ne se résume pas à un algorithme de conduite. C'est un système complet — mobilité, énergie, infrastructure, données — et c'est précisément sur la maîtrise des systèmes que l'Europe excelle. L'énergie et la recharge en sont une pièce maîtresse, trop souvent oubliée. En faire un terrain de souveraineté, c'est s'assurer que la révolution autonome devienne une chance pour nos territoires plutôt qu'une dépendance de plus.

Il existe déjà, en Europe, des acteurs qui travaillent à ces briques d'infrastructure. Notre solution de recharge automatique par le sol, modulaire et réplicable, se veut l'une de ces pièces importantes du puzzle pour les flottes autonomes et le fret — pas l'unique réponse, mais un maillon stratégique trop longtemps négligé. Reste à fédérer ces acteurs, à les financer, et à porter une ambition collective. La fenêtre est étroite. Mais il est encore temps, pour l'Europe, de tenir la bataille qu'elle peut gagner.