Fabrice Fries (PDG de l’AFP) "L'AFP vise une huitième année de résultats positifs et des recettes commerciales stables en 2026"

A l'approche du 77e Congrès mondial des médias d'information, qui aura lieu à Marseille du 1er au 3 juin, Fabrice Fries, PDG de l'AFP, analyse les difficultés du secteur et les réformes qu'il entend mettre en place pour garder le cap de la rentabilité, avec notamment la croissance du hors médias.

JDN. L’AFP a réalisé un résultat net positif en 2025 mais avec des recettes en baisse de 2,2%, une première depuis 2018. Comment se présente 2026 ?

Fabrice Fries, PDG de l'AFP. © Sameer Al-Doumy

Fabrice Fries.  Le début d’année est moins chaotique que ce que nous avons connu l’an dernier avec l’impact inattendu de l’élection de Donald Trump sur nos contrats commerciaux : pour des raisons purement politiques, Meta avait décidé d’arrêter sans préavis le financement de l’activité de fact-checking que nous assurions aux Etats-Unis et nous avons aussi perdu plusieurs contrats, avec l’administration fédérale américaine et avec Voice of America.

Nous avons budgété pour 2026 une stabilité de nos recettes commerciales, ce qui est déjà ambitieux dans le contexte actuel de crise des médias. Nous visons une huitième année de résultats positifs, pour prolonger une séquence inédite pour l’AFP en ses 80 ans d’existence, et nous poursuivons le processus de désendettement de l’agence, qui devrait être achevé en 2028.

Vous défendez depuis l’été dernier la nécessité de réformer l’organisation de l’AFP en rappelant que l’agence subit les conséquences de la mauvaise santé des médias, ses clients. Comment voyez-vous leur avenir ?

Le dernier rapport du Reuters Institute parle à propos des médias d’une crise existentielle. Quelques brillantes exceptions, dont Le Monde ou Le Figaro en France par exemple, ne doivent pas cacher un tableau d’ensemble inquiétant. Ayant des clients médias partout dans le monde, nous sommes bien placés pour savoir que cela va mal. N’oublions pas que dans beaucoup de pays les aides aux médias que nous connaissons en France n'existent pas, la situation y est souvent donc bien plus difficile que dans notre pays.

Les causes de cette crise sont multiples : l’accélération de la baisse des revenus publicitaires avec la chute du trafic des sites d’information ; le pillage des contenus d’information par les modèles IA qui font acte de parasitisme économique ; les attaques populistes contre les médias partout dans le monde, y compris à nos portes. Cela fait beaucoup…

Vos contrats avec les médias pèsent pour 75% de vos recettes. Et pour les 25% restants ?

Les 25% restants sont par définition faits avec le "hors médias", à savoir les plateformes, les entreprises, les administrations et fondations. Les plateformes ont beaucoup contribué à la croissance de l’AFP ces dernières années via notamment le programme de fact checking financé par Meta depuis 2016, dont nous sommes devenus le premier partenaire, et à travers les accords de droits voisins que nous avons signés avec plusieurs d’entre elles. Aujourd’hui Meta, Google et TikTok font partie du top 10 des clients de l’AFP, alors que quand je suis arrivé à l’agence, en 2018, ils ne comptaient pas parmi nos clients. Ces plateformes nous ont donc beaucoup porté mais désormais, hélas, elles délaissent le terrain des news, l’exemple le plus emblématique étant celui de Meta.

Il nous faut par conséquent conquérir d’autres espaces, notamment auprès des entreprises. L’IA peut d’ailleurs nous ouvrir de nouvelles catégories de clients, avec de nouveaux usages de nos contenus. C'est le cas par exemple du secteur des assurances, du risk management et du conseil. Ils découvrent que grâce à son réseau mondial, l’AFP est une source précieuse d’information en temps réel sur des champs aussi stratégiques que la géopolitique ou le réchauffement climatique.

Combien de clients avez-vous ? Comment évolue ce chiffre ?

Nous avons environ 5 000 clients dans le monde et ce chiffre est à peu près stable. Nous faisons bien sûr parfois face à des désabonnements, ce n’est jamais pour des questions de couverture ou de qualité éditoriale mais parce que certains clients n’ont tout simplement plus les moyens de suivre compte tenu de leurs contraintes budgétaires. Les clients médias vont rester dominants dans notre chiffre d’affaires, mais la logique économique voudrait que la part du hors médias progresse.

Comment l’IA menace-t-elle votre activité ? Par exemple en fragilisant vos clients ou en facilitant la reprise de vos dépêches sans contrepartie financière ?

Oui, nos clients sont fragilisés par l’IA du fait de la chute du trafic renvoyé sur leurs sites et de la non-rémunération de leurs contenus. La menace prend aussi d’autres aspects : l’invisibilisation du journalisme par les synthèses des chatbots qui mélangent les sources et effacent les signatures, le risque de perte des facultés centrales de jugement et de décision si l’on automatise à outrance, ou encore le risque de perte d’autonomie décisionnelle sur les choix technologiques.

Avez-vous l’intention d’attaquer en justice les acteurs de l’IA ?

Je crains que nous n’en ayons pas les moyens.

L’IA est aussi source d’opportunités comme votre contrat avec Mistral. Quel est le poids de ces revenus dans votre chiffre d’affaires ? Avez-vous d’autres accords de ce genre en vue ?

C’est l’équivalent d’un contrat d’abonnement standard que nous pouvons avoir avec un grand média. Nous n’avons pas d’accord en vue avec d’autres grands acteurs de l’IA, comme OpenAI ou Anthropic, car ils ne montrent pas d’appétit particulier pour cela en ce moment. Nous nouons en revanche des accords avec des acteurs de niche, par exemple pour alimenter des RAG internes dans des secteurs comme le risk management.

Votre accord avec Mistral a été très durement critiqué par l’Alliance de la presse d’information générale qui y voit un risque de cannibalisation ou de concurrence déloyale. Comment avez-vous accueilli ces critiques ?

Je comprends ces critiques, qui traduisent la grande nervosité de notre secteur. Les médias sont très angoissés à l’idée d’être remplacés par les agents conversationnels. Il était très compliqué d’impliquer nos clients dans ces discussions commerciales protégées par le secret des affaires. Nous tenons compte de leur réaction et de toute manière nous n’avons pas de discussion de cet ordre en ce moment avec des acteurs similaires. Ceci dit, je continue de douter que Le Chat de Mistral représente un risque important pour nos clients.

Quelles sont vos priorités stratégiques désormais ?

Un, la diversification de nos revenus hors médias. Deux, l’intégration de l’IA dans tous nos processus métiers, pour continuer de rendre le meilleur service à nos clients et rester compétitifs.