Jon von Tetzchner (Vivaldi Technologies) "Après Opera, j'ai créé Vivaldi, un navigateur qui s'adapte à l'utilisateur"

L'entrepreneur revient sur les motivations qui l'ont amené à quitter la société qu'il avait fondée pour se lancer dans une nouvelle aventure. Il dénonce les choix de la nouvelle direction d'Opera.

JDN. Pouvez-vous nous présenter Vivaldi, le navigateur que vous avez créé après Opera ?

Jon von Tetzchner est le CEO et fondateur de Vivaldi Technologies. © Vivaldi Technologies

Jon von Tetzchner. Vivaldi est un navigateur web qui s'adapte aux besoins de chaque utilisateur. En effet, notre conviction est que c'est au navigateur de s'adapter à vous, et non l'inverse. La première version officielle de Vivaldi a été lancée en avril 2016. Notre navigateur fonctionne avec la technologie open source Chromium développée par Google pour Chrome. Il est utilisé par moins d'un million d'utilisateurs actifs par mois.

Notre entreprise compte une quarantaine de salariés, répartis entre la Norvège et l'Islande où sont également basés nos serveurs.

Comment Vivaldi se différencie-t-il des navigateurs concurrents tels que Chrome, Internet Explorer, Safari ou Mozilla ?

Alors que nous passons énormément de temps à surfer sur le web, la plupart des navigateurs actuels se contentent de proposer une interface très simple. A trop vouloir simplifier l'utilisation, ils ont été dépouillés d'énormément de fonctionnalités simplement parce que celles-ci n'étaient pas utilisées par un grand nombre de personnes. Notre point de vue est que nous avons tous des besoins différents. Par exemple, j'utilise énormément le clavier pour naviguer sur le web. Avec Vivaldi, je peux configurer des raccourcis à une seule touche, ce qui me permet de gagner beaucoup de temps.

Pouvez-vous citer quelques-unes des fonctionnalités de Vivaldi ?

Vivaldi vous permet de personnaliser entièrement votre expérience de navigation. Vous pouvez par exemple décider de placer les onglets sur le côté ou en bas de la page. Pour ceux qui ouvrent beaucoup d'onglets, il est possible de les regrouper dans des groupes. Vous pouvez aussi choisir d'afficher ces onglets les uns à côté des autres ou sous forme de grilles. Un panneau vous permet de prendre des notes facilement et génère automatiquement des impressions d'écran de la page en cours de lecture. Vous pouvez également regrouper vos pages favorites dans des dossiers. Grâce aux commandes rapides, vous pouvez instantanément ouvrir tous les liens que contient un dossier en tapant son nom.

Quels sont vos objectifs en termes de marché ?

Nous n'avons pas d'objectif chiffré. Nous avons créé ce navigateur pour la communauté et nous espérons que beaucoup d'internautes l'utiliseront. En gardant la même structure qu'aujourd'hui, il nous faudrait entre 3 à 5 millions d'utilisateurs pour que l'entreprise soit rentable.

Comment générez-vous du chiffre d'affaires ?

"Un utilisateur nous rapporte environ un dollar par an"

Nous avons conclu des partenariats avec des moteurs de recherche, comme Bing et DuckDuckGo. Nous gagnons de l'argent en fonction du nombre de requêtes effectuées sur ces moteurs par le biais de notre navigateur. Une autre source de chiffre d'affaires passe par les bookmarks. Par exemple si vous vous rendez sur Booking.com via notre système de bookmarks et que vous réservez une chambre, alors nous toucherons une commission. 

Notre business model fonctionne bien puisque nous générons environ un dollar par utilisateur chaque année. Ce n'est pas beaucoup, certes, mais cela nous suffit. Notre objectif n'est pas de générer d'importants revenus mais d'avoir suffisamment d'utilisateurs pour pouvoir payer nos factures.

Pourquoi avoir choisi comme slogan "un navigateur pour nos amis" ?

Parce que nous avons créé ce navigateur pour notre communauté "d'amis". Concrètement si vous avez un besoin particulier que votre navigateur ne comble pas, vous pouvez nous contacter via notre forum et il est possible que nous vous écoutions en développant la fonctionnalité que vous désirez. Parfois, il arrive que des personnes publient elles-mêmes des améliorations (en open source ndlr), que nous choisissons ensuite d'intégrer ou non.

Qu'est-ce qui vous a poussé en 2011 à quitter Opera, le navigateur que vous aviez créé ?

Lorsque j'ai décidé de céder ma place de CEO, cela faisait 7 ans que j'étais en opposition avec nos investisseurs. J'étais fatigué de mener cette bataille et j'ai accepté de laisser les rênes. Le nouveau CEO m'avait dit qu'il mènerait l'entreprise dans une certaine direction, ce qu'il n'a pas fait. Il a finalement fait d'autres choix, suivant notamment les avis des investisseurs.

"Par ses choix, la nouvelle direction d'Opera a détruit ce que nous avions créé"

La direction d'Opera a ainsi décidé de créer un navigateur complètement différent alors même que nous avions créé un produit que les gens aimaient utiliser. Nos utilisateurs étaient heureux et leur nombre était en croissance quotidienne. Mais le management de l'époque a décidé de tout changer avec pour seul résultat de détruire tout ce que nous avions créé.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez entièrement financé Vivaldi avec vos fonds propres ?

Oui. Je ne veux pas refaire les mêmes erreurs. Je ne souhaite donc pas recevoir d'argent d'investisseurs car je veux être certain que Vilvadi restera sur de bons rails. Nous voulons aussi rester fidèles à la communauté. A l'époque d'Opera, notre noyau dur d'utilisateurs, qui avait contribué à la création du navigateur, n'était pas satisfait de ce qu'était devenu le produit. Tout comme moi d'ailleurs. En 2013 – alors que j'avais déjà quitté Opera -, j'étais dans cette situation étrange où je ne savais plus quel navigateur utiliser. C'est ce qui m'a poussé à créer Vivaldi et à le financer entièrement.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Nous sortirons probablement une version mobile de Vilvadi cette année avec l'objectif de recréer l'expérience web sur mobile. En plus de notre webmail qui est déjà intégré, nous travaillons également à la création de notre propre client de messagerie à installer.

Vous êtes un fervent défenseur de la confidentialité des données. Comment faire pour empêcher des entreprises comme Google ou Facebook de collecter toutes ces données sur leurs utilisateurs ?

Il y a toujours eu des lois pour protéger la vie privée. En Islande, une entreprise n'a par exemple pas l'autorisation de vendre les adresses emails de ses clients (tout comme en France, ndlr). La question que nous devons tous nous poser est de savoir quelles données nous laissons à ces entreprises ? Si certaines pratiques sont légales, je pense que nous avons la responsabilité de les rendre illégales. Mon avis est qu'une entreprise ne devrait collecter des données sur un utilisateur uniquement si elle en a besoin pour améliorer son service. Surtout, elle ne devrait pas pouvoir les utiliser à d'autres fins, comme pour afficher de la publicité ciblée par exemple. Nous ne devrions pas donner la possibilité à ces sociétés de targeter des utilisateurs comme elles le font car cela ouvre la porte à des manipulations de toutes sortes, qu'elles soient politiques, publicitaires ou autres. A mes yeux, seules les données liées à la localisation géographique devraient être accessibles, et non celles liées aux personnes.

Jon von Tetzchner est le CEO et fondateur de Vivaldi Technologies, l'entreprise à l'origine du navigateur Vivaldi. Avant cela, il avait cofondé Opera Software dont il a été CEO pendant 15 ans. Sous sa direction, l'entreprise s'est développée pour atteindre 750 employés et compta plus de 350 millions d'utilisateurs.

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