Yann Lechelle (Probabl) "Probabl a 14 cofondateurs qui ont mis leurs égos de côté"

Yann Lechelle est président de Probabl, une start-up qui développe des technologies open source de machine learning.

JDN. Pouvez-vous présenter Probabl ?

Yann Lechelle est président de Probabl. © Probabl

Yann Lechelle. Probabl est un spin-off de l'Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique, ndlr) créé en 2023 pour développer des technologies open source de science des données. A l’origine, une partie des équipes d’Inria travaillait sur Scikit-learn, la bibliothèque de machine learning open source la plus utilisée au monde. L’Etat français a identifié cet outil comme une brique essentielle du machine learning et a voulu garantir son développement sur le long terme. L'Inria est donc venu me chercher pour imaginer une structure capable de porter cet actif. J’ai proposé de créer une entreprise indépendante, dont Inria et l’Etat seraient actionnaires, et qui deviendrait l’opérateur de Scikit-learn. J'ai réuni 14 cofondateurs : toute l’équipe historique de Scikit-learn et des profils issus de mon réseau. Aujourd’hui, Probabl compte une trentaine de personnes. Notre modèle est hybride : nous continuons à développer l’open source tout en construisant des produits, notamment en SaaS, pour les entreprises. Nous avons le statut d’entreprise à mission, avec une double ambition : contribuer à l’intérêt général en développant des communs numériques open source autour de l’IA, tout en construisant une entreprise durable.

L'entreprise a donc été créée par 14 cofondateurs. Tous sont actionnaires ?

Nous ne sommes plus que 13 encore présents car un cofondateur est parti chez Mistral. Nous avons tous des parts dans l'entreprise mais nous ne sommes pas les seuls. L'Etat et l'Inria sont aussi présents au capital. Donc si vous payez vos impôts en France, vous êtes aussi indirectement co-actionnaires. Et comme nous avons levé des fonds, 18 millions d'euros au total, il y a également des investisseurs privés : CFM, Serena, Mozilla Ventures, Apertu Capital et 70 business angels.

Avec autant de cofondateurs autour de la table, comment se prennent les décisions clés ?

Les décisions stratégiques sont tout simplement prises par le board, qui est composé de sept personnes avec des représentants des capitaux publics, des capitaux privés et des fondateurs. Il y a des groupuscules qui s'influencent les uns les autres pour permettre une convergence des intérêts. Les décisions stratégiques sont prises par les fondateurs. S'il y a un désaccord, soit il est remonté au board, soit on le règle entre nous. Etant donné que nous sommes très nombreux, personne ne peut prétendre posséder l'entreprise donc les égos sont mis de côté. Il y a beaucoup d'humilité. A la fin, la décision revient au CEO qui suit l'avis majoritaire des fondateurs.

Est-ce que des cofondateurs ont entre eux une relation de manager/managé ?

La répartition des responsabilités est très claire et chacun respecte le périmètre des autres. Il peut exister une hiérarchie entre fondateurs : certains en managent d’autres, ce qui est accepté sans problème. Le management n’est pas perçu comme un rapport de force, mais comme une question d’alignement opérationnel. Tout cela a été défini et expliqué dès le lancement du projet.

Quels sont les inconvénients d’avoir autant de cofondateurs ?

Il y a une complexité organisationnelle qui est atypique. Mais on est devant quelque chose de tellement important dans le monde du machine learning que cette complexité est acceptée. Nous sommes encore en phase d'amorçage mais notre fonctionnement est celui d'une entreprise en Série B ou Série C. Cette organisation reflète aussi notre modèle hybride : elle combine l’esprit d’entreprise et l’esprit collectif, qui correspond à celui de la recherche et à l’univers de l’open source.

Que pensent les investisseurs de cette organisation originale ?

Ce ne fut pas évident de trouver des investisseurs. Ceux qui ont investi ont validé notre modèle. Ils ont trouvé ça un peu particulier mais nous avions tellement d'éléments de distinction que c'est passé. Nous avons simplement dû ajuster certains points à leur demande, comme veiller à ce que l’Etat ne soit pas un actionnaire trop dominant.