Mais à qui donc profite le DVB-H ?

Le modèle de financement du DVB-H évoqué publiquement par certains acteurs repose sur un ARPU dédié, généré auprès des opérateurs mobiles... L'hypothèse de base étant que le DVB-H est un nouveau service sur un nouveau marché. Mais est-ce vraiment le cas ?

Alors que les fléaux "Long Tail" et "Délinéarisation" frappent le monde de la télévision sur ses marchés traditionnels, voilà que l'on promet à celle-ci un avenir radieux sur le petit écran de nos téléphones mobiles et cet heureux événement porterait le nom de TMP, Télévision Mobile Personnelle...

Cette planche de salut reposerait sur une technologie de diffusion Broadcast, le DVB-H, offrant une qualité de services (image, ergonomie, accessibilité, durée de vie batterie...) remarquable et nécessitant le déploiement d'un nouveau réseau moins dense qu'un réseau 3G offrant une meilleure pénétration Indoor car opérant dans des fréquences plus basses et utilisant une partie des sites de diffusion de la TNT.
Des millions de consommateurs seraient prêts, nous assure-t-on, à débourser de 5 à 10 euros par mois pour 15 à 18 chaînes sans compter un incrément de revenus provenant de la publicité.

Tous les acteurs de la chaîne de valeur trouveraient d'ailleurs leur compte à financer les contenus nouveaux, les terminaux et le réseau de manière équitable... en partageant cet incrément d'ARPU.

D'ailleurs, ne remarque-t-on pas le succès commercial en Italie ou en Finlande ? La France ne peut certainement pas rester seule... Même la Commission Européenne s'est convertie au DVB-H (1)...

Mais la France ne possède-t-elle pas déjà le plus grand nombre d'abonnés actifs TV Mobile en Europe ? Ceux-ci ne profitent-ils pas déjà de l'offre la plus riche que nous envient d'ailleurs nos voisins européens ? Les abonnés de certains opérateurs mobiles français n'ont-ils pas déjà la possibilité, contre 6 à 12 euros par mois, de bénéficier de plus de 60 chaînes, de l'Internet mobile et de la VoD illimitée en HD Mobile et tout ceci sur un réseau couvrant 65 % de la population ?

Mais alors... qu'apporte donc le DVB-H par rapport aux offres existantes pour être considéré comme un service à part entière justifiant un nouveau réseau dédié ?

Une meilleure qualité de service ?
Les récentes évolutions des réseaux 3G vers le HSDPA permettent des formats et débits d'encodage similaires. Oui mais, nous dit-on, les réseaux unicast seront vite saturés... au rythme de diffusion des services dans les parcs, les réseaux 3G/3,5G pourront vraisemblablement attendre encore deux ans. Ils peuvent de plus être densifiés et, d'autre part, 2 ans c'est justement le temps nécessaire pour permettre l'arrivée de nouvelles technologies d'optimisation de réseau pour la TV Mobile comme le MBMS (2)... Enfin, qui serait prêt à parier sur une ouverture commerciale du DVB-H avant début 2009 ?

Considérons également qu'avant le dividende numérique prévu, au mieux, en 2011, le réseau déployé aura l'apparence d'une peau de léopard... de belles tâches étant dessinées dans les cartes par les trous de couverture laissés par le manque de fréquences. Heureusement les réseaux UMTS des opérateurs devraient être là pour suppléer... enfin seulement si l'expérience client et donc le service offert intègrent les deux réseaux...

Il ne faut pas non plus oublier que l'essentiel des usages sont Indoor, comme l'a confirmé la première étude Médiamétrie sur les Mobinautes et comme le savent les opérateurs mobiles. Or, en Indoor, on trouve des technologies telles que le Wi-Fi déjà embarquées sur certains terminaux.

Certains sont tentés, cependant, de se concentrer sur une couverture et donc un service essentiellement Outdoor afin de limiter les investissements nécessaires à la densification du réseau.

Mais alors, pour l'Outdoor, ne pourrait-on pas se contenter du DVB-T ? Des terminaux mobiles intégrant cette norme apparaissent déjà, et qui plus est, ne sont pas si mauvais en Indoor.

Un écosystème équilibré ?
Les licences DVB-H, nous dit la Loi, seront attribuées aux éditeurs de services, autrement dit les chaînes. Celles-ci constitueront un opérateur du multiplexe auquel pourra prendre part les opérateurs de réseaux mobiles en contrepartie d'un financement substantiel des coûts de diffusion. Ceux-ci auront également à subventionner de nouveaux terminaux pour leurs abonnés et devront éventuellement verser une rémunération aux chaînes pour la diffusion de leur contenu... tout ceci étant financé grâce à ce fameux incrément d'ARPU de 5 à 10 euros par mois pour une offre de 15 à 18 chaînes, alors que ces mêmes clients peuvent déjà bénéficier d'une offre de 6 à 12 euros pour plus de 60 chaînes, de l'Internet mobile et de la VoD illimitée.

Est-il bien raisonnable, dans ces conditions de marché, de parier sur un financement du modèle grâce à un ARPU incrémental DVB-H dédié ? Ce serait oublier que la TV/Vidéo mobile est déjà une réalité en France. Au mieux, ce financement proviendra d'une accélération de la pénétration du service reposant sur une communauté d'intérêts entre chaînes et opérateurs sur la base d'un modèle à inventer. Ce modèle ne sera viable, techniquement comme vu auparavant, mais également économiquement qu'en positionnant le DVB-H en complément des réseaux UMTS et donc en trouvant, entre opérateurs mobiles et éditeurs de services, un accord beaucoup plus global sur la TV/Vidéo Mobile qu'un simple accord basé sur une technologie.

Pourtant le DVB-H est un succès en Italie et en Finlande !
En Italie, le DVB-H a été lancé en pleine Coupe du Monde de Football avec des terminaux subventionnés dans un marché qui ignorait jusqu'alors le subventionnement... Le réseau a été minimal, destiné essentiellement à une couverture Outdoor. Aujourd'hui le nombre d'actifs ne décolle pas et le DVB-H plombe les business plans alourdis par les investissements réseaux supplémentaires pour sa densification. La RAI, pour cette raison ainsi que pour des questions de disponibilités de fréquences, vient d'ailleurs d'opter pour la norme d'origine coréenne DMB...

En Finlande, la licence a été attribuée au diffuseur technique, Digita... Même dans un pays où couvrir 2 villes suffit à obtenir un taux de couverture de la population record, Digita lutte pour trouver d'un côté son contenu et de l'autre ses distributeurs. Et ces derniers, les opérateurs mobiles, préfèrent d'ailleurs attendre cet été le dividende numérique afin d'obtenir leur propre licence DVB-H et construire ainsi leur propre modèle.

En ce qui concerne l'Europe, le DVB-H ne pourra certainement pas voir le jour chez nos amis britanniques. Les fréquences ne seront pas disponibles avant au moins 4 ans... et seront mises aux enchères, enchères auxquelles participeront les éditeurs de services DVB-T, ce qui devrait les mettre hors de portée des acteurs de la TMP.

Aux oubliettes donc une solution DVB-H paneuropéenne en bande UHF si chère à la Commission Européenne, à moins il est vrai de passer en mode coercitif. Dans le même temps, les technologies en bande UMTS, FDD et TDD3, voire en bande S (pour la plupart d'origine européenne d'ailleurs ce qui devrait aussi plaire à la Commission), sont ou seront prochainement disponibles, même si, il est vrai, hormis la bande S (4), disponibles dans des fréquences déjà attribuées... aux opérateurs mobiles. Ce qui est peut-être leur seul tort, en France du moins, par rapport aux bandes UHF.

La mise en oeuvre du DVB-H, au niveau français mais également européen devrait poser encore trop de questions stratégiques aux opérateurs comme aux éditeurs pour que les discussions sur la mise en place d'un modèle viable aboutissent rapidement. Les glissements successifs, en France, du calendrier d'introduction démontrent le besoin de maturation du sujet.

Ces mêmes glissements, au moins 18 mois par rapport au calendrier initial fixant une ouverture avant la Coupe du Monde de Rugby, rendent d'ailleurs ces réflexions d'autant plus complexes qu'elles doivent désormais tenir compte du développement de technologies alternatives, de services « disruptifs » (cf Dailymotion sur mobile par exemple) voire de la nature de la demande venant concurrencer les services pouvant être supportés par le DVB-H.

D'ailleurs, en y réfléchissant deux secondes, la "Délinéarisation" tant redoutée sur les médias sédentaires n'est-elle pas encore plus vraie sur un terminal personnel... ce que je veux, ou je veux, quand je veux... Le Broadcast de flux linéaires a-t-il alors même un sens économique sur téléphone mobile en dehors d'une offre de services beaucoup plus large ?

Notes

1 Le DVB-H, Digital Video Broadcast - Handheld, est issu de l'évolution du standard DVB-T, Digital Video Broadcast - Terrestrial, de la TNT (Télévision Numérique Terrestre) appliqué au monde de la Téléphonie Mobile.

2 LE MBMS, Multimedia Broadcast and Multicast Standard, est une norme issue du forum 3GPP basée sur une évolution de la norme 3G destinée à permettre des services de type broadcast sur les réseaux 3G.

3 FDD et TDD sont deux sous-bandes de la bande UMTS. La bande FDD est actuellement utilisée pour les services 3G, la bande TDD incluse dans les licences des opérateurs 3G n'est actuellement pas utilisée.

4 La bande S est la bande de fréquence immédiatement adjacente à la bande UMTS. Cette bande est réservée par l'Union Internationale des Télécommunications, en tant que bande Satellite, à des services MSS (Mobile Satellite Services). Alcatel a développé le standard DVB-SH, dérivé du DVB-H, pour utiliser cette bande pour des
services de télévision mobile par satellite.

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