Requiem pour l'anonymat

La fin de l'anonymat. Tel serait le revers de l’utopie de la société de l’information à mesure que s'impose la logique gestionnaire du traçage et le déplacement des marqueurs de la surveillance.

Une enquête menée quelques années de cela par le Pew Internet & American Life Project auprès de futurologues et analystes de la société de l’information intitulée « 2020 : The Future of Internet », avait livré des prédictions bien éloignées des promesses de dilution des pôles de pouvoir qui avaient accompagné les débuts de l’Internet grand public. Ainsi, Hal Varian, de l’Université de Berkeley devenu économiste en chef de Google, pariait sur la fin définitive de la notion de vie privée : « Technologiquement parlant, cette notion sera devenue obsolète ». D’autres, comme Marc Rotenberg, directeur de l’Electronic Privacy Information Center (EPIC), association de défense des citoyens américains, prédisaient une perte totale de contrôle. Tel serait le revers de l’utopie de la société de l’information habitée par l’homo communicans, ce nouveau nomade toujours davantage connecté, autonome et libre de circuler sur les réseaux.

Questionnaires multiples, sollicitations commerciales en tout genre, localisation permanente : le secret prend la forme d’un obstacle au visible, à rebours de l’idéal d’une communication sans défaut, autrement dit sans contrainte ni rétention. La transparence du réseau érigée en axiome a ainsi progressivement grignoté le relatif anonymat des débuts. Chacun est tenu de décliner son identité et montrer patte blanche pour voyager sur la toile : introduction d’identifiants multiples, de clés, mots de passe, passages par des sasses d’accès puis redirection. Entrée encore conditionnée par l’introduction dans le disque dur d’espions divers, cookies dits « amicaux » ou  spyware, ces logiciels espions qui le sont moins.
La capacité d'indexation des moteurs de recherche a transformé Internet en un outil de renseignement aussi vaste que perfectionné. Aux risques qui entourent la création de bases de données personnelles et de profils s’ajoutent les difficultés d’appliquer les garanties de la directive européenne sur la protection des données aux sociétés établies hors de l'Union européenne, s’agissant au premier chef des moteurs de recherche. Une directive communautaire exige des Fournisseurs d’accès à Internet la conservation de toutes les données de connexion de leurs abonnés entre six et vingt-quatre mois afin, au besoin, de les mettre à la disposition de la police. Chacun des membres de l’UE a appliqué avec un zèle plus ou moins grand ce dispositif.
 

L’essor des infrastructures de surveillance dans la cité favorisé par la banalisation et la miniaturisation des systèmes, emporte la tentation de réduire à peau de chagrin l’anonymat de l’espace public. La perte du droit à l’oubli et à disparaître dérivent notamment de procédés de paiement rendus progressivement obligatoires. Si ce n’est pas encore le cas pour la carte bleue, ce l’est déjà pour le « passe Navigo » et le sera sans doute prochainement pour la carte vitale.
L’impératif gestionnaire se trouve le plus souvent invoqué lorsqu’il s’agit d’imposer une technologie de contrôle et surveillance. La RFID est la première concernée, seule ou associée à d’autres technique. Ce faisant, la multiplication des usages, l’émergence d’un contrôle aveugle incarné par les procédés biométriques et sans contact ont étendu le contrôle social, la normalisation des comportements et le « zéro défaut » qui sont l’alpha et l’oméga des lieux de production à l’ensemble de l’espace public. La traçabilité participe de l'emprise de la logique gestionnaire, qui incite à rationaliser toutes les activités, à les évaluer et à fluidifier les flux comme c’est le cas pour la chaîne de production des entreprises.
Le marqueur de la surveillance paraît s’être déplacé d’un pôle de contrôle étatique néanmoins persistant aux unités de productions sous les auspices de l’entreprise qui poursuit ses propres fins. La multiplication des micros contrôles du quotidien s’écarte du système orwellien dans lequel les technologies se placent au service d’une puissance centrale policière selon une orchestration et un plan déterminé.
À ce modèle s’est substitué un contrôle incessant, un système de repérage, en milieu ouvert qui répond à deux caractéristiques principales : l’instantanéité et la continuité aidées par la succession ou la superposition des dispositifs. « Dans un régime de contrôle, on n’en a jamais fini avec rien
 » nous dit Deleuze, qui conclue à la nécessité de créer des interrupteurs pour y échapper, des « espaces-temps » permettant une déconnexion — toujours provisoire.

Prétendre échapper au traçage et au fichage, au moins partiellement, suppose l’adoption d’un mode de vie minimaliste et marginal, sans connexion à Internet, téléphone mobile, compte en banque voire sans accès à la sécurité sociale. Invisibilité et disparition sont les options radicales retenues par l’activiste Hakim Bey.
Sitôt repérées et menacées par l’État, les « communautés intentionnelles » dont il décrit le fonctionnement subversif se dissolvent et disparaissent aussitôt pour réapparaître ailleurs sur un autre point du réseau ou de la ville. Cette guérilla se donne pour objectif la création de TAZ (Zone Autonome Temporaire). À mille lieux de l’utopie, celle-ci revendique une présence réelle et, peut-on l’imaginer, dessine les contours des futures communes interruptionnelles indissociables d’une neutralisation des dispositifs de contrôle.     

Voir notre ouvrage : Abécédaire de la société de surveillance, Syllepse, 2009

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