Six règles pour survivre dans la jungle cognitive

Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ? Le JDN publie chaque jour en avant-première un extrait du livre de Benoît Sillard et vous propose de partager votre vision de l'Internet en 2049.

Organiser le flux

C'est la condition sine qua non pour réussir à survivre dans la société de l'information et être en mesure de produire une analyse propre. Alors que les sources abondent, aucun utilisateur n'est aujourd'hui en capacité, et ne le sera sans doute jamais, d'absorber toutes ces informations. C'était déjà vrai avec l'imprimerie, mais le numérique rend manifeste cette limite individuelle. Aussi, les utilisateurs doivent, dès aujourd'hui, employer des outils offrant un panel assez large et représentatif des informations qui sortent chaque minute sur la toile.

L'organisation de l'information peut se faire à l'échelle individuelle, mais elle peut aussi utiliser des outils sociaux. Le following sur Twitter utilise massivement ce principe : on repère une source intéressante d'information, qui peut être un expert en son domaine, et on se tient informé de ses réflexions, de ses liens ou de ses publications. Nous ne pouvons pas faire le tri de toutes les informations ; mais nous pouvons en revanche plus facilement constituer un réseau d'amateurs (ou d'experts) qui font chacun le tri dans leur domaine de compétence.


Hiérarchiser l'urgence

Une célèbre étude menée par Hewlett-Packard en 2005 a montré que les cadres d'entreprise incapables de gérer leur temps de connexion se montraient moins efficaces que les autres, et qu'ils perdent même des points de QI ! Mais l'effet dure seulement le temps de la distraction : il s'agit d'une simple perte de concentration. Le problème est exactement le même dans la vie personnelle que dans la vie profes-sionnelle. L'Internet, comme tout moyen de communication, impose ce que Bernard Stiegler nomme une "écologie de l'esprit", une bonne gestion du temps et de l'espace de nos connexions (Ars Industrialis). Nous serons amenés à passer de plus en plus de temps devant les écrans de nos terminaux numériques : cela impose de se fixer, au sein de la journée, de la semaine et de l'année, des périodes de déconnexion permettant de concentrer toute son attention sur la résolution de problème ou la création de contenu. C'est simple à dire mais cela va nous demander une réelle discipline.


Vérifier l'information

Comment connaître la valeur relative d'une information ? Ce point est celui qui soulève le plus de scepticisme sur la valeur de l'Internet : le pire y côtoie le meilleur, et l'usager est condamné à utiliser des sources incertaines s'il ne fait pas appel à des spécia-listes de la vérification et de la qualification de l'information, comme par exemple les journalistes.

Notons d'abord que l'Internet permet de collecter les informations des journalistes eux-mêmes, avec des services comme Google Actualités agrégeant toutes les sources médiatiques gratuites sur un thème. La différence est qu'au lieu d'avoir un journal ou un magazine traitant de tous les sujets d'actualité à la fois, chaque utilisateur peut faire une revue de presse sur les sujets qui l'intéressent. De plus, une source non journalistique n'est pas nécessairement privée de valeur, car bien des amateurs spécialisés connaissent mieux leur domaine de prédilection que des rédacteurs généralistes (voir le chapitre "Le temps du social knowledge").

Une des voies pour sélectionner des informations est la "popularité". Une information qui est recommandée par un grand nombre de personnes est intéressante. C'est ainsi que le moteur de recherche Google a intégré dans son algorithme d'indexation de pages un indice de popularité : plus la page est liée par d'autres sites, mieux elle est référencée. Ce système a des limites : ce n'est pas parce que le plus grand nombre trouve un contenu intéressant qu'il l'est. De plus, certains blogueurs influents peuvent travailler de concert avec des entreprises et produire du publireportage, ce qui n'est pas un gage de neutralité et d'objectivité.

Une autre méthodologie a été avancée : le vote direct. C'est le principe des digglike. Chacun peut diffuser son information. Si de nombreux lecteurs "votent" pour elle, elle est valorisée et diffusée sur la home-page du site. Et donc encore plus visible. Là aussi, on peut détourner le système et organiser un vote massif pour un contenu. Camille Gévaudan a souligné à ce sujet que les blogueurs américains ont été conduits à clarifier leurs pratiques par la Federal Trade Commission. Autre pratique née avec le microblogging : le ReTweet (RT). Équivalent pour Twitter du forward d'une messagerie (TR), elle mesure donc maintenant la qualité d'une information à son niveau de "recommandation" puis de circulation. François Guillot a cependant montré que le RT est une "mesure de l'influence" qui ne se confond pas toujours avec la mesure de la pertinence.

Enfin, de nombreux sites publiant des contenus produits par les internautes (User Generated Contents) donnent accès aux profils de ces contributeurs, ce qui permet de se faire une idée du crédit qu'ils peuvent avoir en regardant l'ancienneté de leur participation, leur spécialité et le nombre de leurs contributions.

La vérification de l'information sur Internet peut donc s'aider de divers "indices" dont aucun ne constitue une preuve formelle de qualité. Néanmoins, le réseau permet de franchir l'étape qui était la plus difficile avant le numérique : la réunion des sources sur un même thème. Lorsqu'un sujet est ainsi éclairé par une consultation régulière des articles de presse, d'encyclopédie, de blogs, il devient plus facile pour l'usager de comparer les niveaux d'expertise, donc de fiabilité, d'observer des opinions ou des interprétations contradictoires, de se forger sa propre analyse.


Concentrer l'attention

Les chercheurs n'ont pas la réputation d'être des gens distraits et futiles. Or Internet a été inventé par les scientifiques pour échanger au plus vite des données et aujourd'hui, l'édition scientifique est celle qui a le plus dématérialisé ses contenus : ses (nombreux) journaux comme ses livres sont numériques de longue date. Cet exemple montre qu'il n'y a aucun lien fatal entre la numérisation des échanges et la distraction des esprits. Internet ne modifie pas fondamentalement la donne par rapport aux anciens médias : une personne qui essaie de réfléchir avec son téléviseur allumé, un magazine posé sur son bureau et un téléphone qui sonne régulièrement aura du mal à se concentrer ! La plupart des tâches que nous avons à mener peuvent être fragmentées : personne n'écrit d'une traite un long article, un rapport ou un livre. Le problème de l'attention relève donc d'une certaine gestion de son temps et de ses capacités cognitives. Le simple fait de pouvoir noter simplement et à tout moment des idées (par exemple sur un smartphone) permet de ne perdre aucune information utile à la tâche en cours, car nos idées jaillissent à tout moment, pas seulement pendant les heures que nous dédions à la réflexion.

Pour l'universitaire américaine Maggie Jackson, auteur de Distracted : The Erosion of Attention and the Coming Dark Age, "nous sommes potentiellement à l'aube d'une renaissance de l'attention, alimentée par une meilleure compréhension des sciences cognitives, sous réserve d'examiner de façon critique l'impact des nouvelles technologies sur nos capacités cognitives". Selon elle, nous développons en tant qu'humains l'attention dès notre naissance. Cette attention englobe différents aspects : la capacité d'accueillir des stimuli, la capacité de faire le tri parmi les millions de sensations qui nous parviennent, ce qui inclut la conscience (awareness) et la concentration (focus). Une troisième facette de l'attention dirige les processus de connaissance plus complexes, les opérations émotionnelles et la solution de conflit entre les différentes parties du cerveau. Ces trois aspects sont affectés par notre mode de vie moderne, notre nomadisme, notre emploi du temps fragmenté et nos espaces virtuels. Maggie Jackson note que les personnes capables de se concentrer ressentent moins de peur, de frustration et de tristesse au jour le jour, en partie parce qu'elles détachent leur attention des aspects déplaisants de leur vie. A contrario, les problèmes d'attention sont un des principaux obstacles pour atteindre ce profond sentiment de satisfaction qu'éprouvent les personnes qui se concentrent pour réussir un défi.


Produire la synthèse

Le tout est plus que la somme de ses parties : cette assertion se vérifie dans le domaine de l'information. Lors d'un colloque organisé par la Maison des sciences de l'information et de la communication (CNRS) sur le thème "De la société de l'information vers les sociétés du savoir", les intervenants ont souligné la différence entre information, savoir et connaissance. L'information est en quelque sorte la matière première, les briques élémentaires de toute analyse. Mais une simple accumulation d'informations ne produit pas par elle-même de la connaissance ou du savoir : il faut à la fois une pratique dans la durée et une synthèse (évolutive) permettant de distinguer les informations pertinentes ou non, centrales ou périphériques.

L'important n'est pas d'accumuler un maximum d'informations, mais de construire des relations logiques, simples, efficaces entre ces informations pour construire un savoir ou une connaissance. Non pas dans tous les domaines, puisque c'est parfaitement impossible étant donné l'explosion des connaissances scientifiques ou pratiques de l'humanité : nous ne vivons pas dans la société du savoir abstrait, mais dans la société des savoirs concrets. C'est vrai même dans les disciplines les plus généralistes : en science, un spécialiste de la physique des particules n'est pas un spécialiste d'astrophysique ; en philosophie, un expert de la pensée antique n'est pas un maître de la déconstruction post-moderne. Et bien sûr, cette émergence des savoirs spécialisés concerne la vie quotidienne de chacun.

L'Internet ne produit pas la capacité de synthétiser personnellement chaque domaine (il faudrait des centaines de vie pour cela !), mais il permet l'accès à des synthèses déjà réalisées par d'autres. Car nous avons tous des domaines qui nous passionnent et que nous connaissons bien. On parle maintenant de "curation" et de "curators" pour évoquer les personnes effectuant ce travail de tri et de synthèse. La dimension à la fois collective et collaborative de la construction des savoirs s'impose comme l'une des mutations les plus importantes de ce siècle. Apprendre à partager les connaissances est la clé de cette évolution (voir le chapitre "Le temps du social knowledge").

L'accès rapide à des synthèses de qualité implique enfin que les individus devront surtout exercer leurs talents à s'en inspirer pour faire les bons choix, porter les bons jugements sur les situations auxquelles ils sont confrontés : une vision d'ensemble bien informée est le préalable d'une décision qui repose en dernier ressort sur l'intuition et la vision de l'avenir.


Ajouter une valeur personnelle

Napoléon disait qu'entre un général doué et un général chanceux, il préférait que ses régiments soient menés au front par les seconds. Une autre manière de dire que, dans les affaires humaines, tout ne se résume pas à la pure rationalité ni à la maîtrise "formelle" d'une situation. C'est aussi vrai dans les domaines les plus rationnels : Henri Poincaré, l'un des plus grands mathématiciens de tous les temps, a écrit des pages célèbres sur le rôle de l'intuition et même du rêve dans la découverte des solu-tions les plus ardues... et les plus analytiques en dernier ressort ! "La logique qui peut seule donner la certitude est l'instrument de la démonstration : l'intuition est l'instrument de l'invention", écrivait-il (La Valeur de la science, 1905). Il va de soi que les artistes, bien plus que les scientifiques, font reposer leur création sur cette intelligence émotionnelle.

À l'avenir, il est probable que cette dimension créative prendra une part de plus en plus importante. L'Internet procure des outils pratiques pour accéder aux analyses d'un thème donné et en produire la synthèse : encore faut-il, à partir de cela, soit ajouter des conceptions nouvelles, soit prendre de bonnes décisions. En ce domaine, la part revient à l'intuition, à l'imagination, à la vision et à l'émotion : il faut être capable de bousculer les schémas et de changer les perspectives.

Bien que d'origine sociale, les connaissances seront donc orientées, triées, utilisées à des fins personnelles. Plusieurs auteurs ont récemment souligné l'importance de ce tournant dans la personnalisation de l'information et du savoir. Une leçon importante des sociétés numériques est que l'individu ne peut plus prétendre à la maîtrise d'une proportion significative de savoirs, tant ceux-ci sont devenus nombreux et accessibles. La conséquence en est l'importance croissante de l'intelligence collective et du travail collaboratif.

 

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Maîtres ou esclaves du numérique / Internet en 2049