Voiture autonome : les assureurs vont devoir éviter l'accident industriel

La voiture sans chauffeur réduira les risques et les cotisations des assurés. Mais elle offrira aussi de nouvelles opportunités aux assurances.

Y-a-t-il un pilote dans la voiture ? Cette question, les professionnels de l'assurance automobile devront bientôt se la poser à chaque accident. "Le développement des technologies de conduite autonome et semi-autonome d'ici 2030 empêchera 80% des sinistres, 20% des sinistres étant inévitables même avec une voiture sans chauffeur", prévoit Matthieu Noël*, consultant automobile du cabinet de conseil Ptolemus.

"A l'avenir, nous n'assurerons plus un utilisateur mais un véhicule"

Les assureurs affirment être conscients de l'enjeu : "A l'avenir, nous n'assurerons plus un utilisateur mais un véhicule. Un glissement va se faire du particulier au constructeur. Il y aura sûrement un changement de la loi avec une notion de responsabilité sans faute, où le constructeur sera toujours responsable en cas d'accident sur un véhicule totalement autonome. La victime sera alors directement indemnisée par l'assurance du constructeur", estime François Nédey, directeur technique assurances de biens et responsabilités chez Allianz France.

Face à l'arrivée imminente des premières fonctions semi-autonomes, les professionnels du secteur assurent s'être déjà retroussé les manches : "Des échanges sont en cours avec les constructeurs sur la question de la responsabilité. L'essentiel des discussions tourne autour de ce moment charnière où la voiture détectera une situation où le conducteur devra reprendre la main. Si un accident survient pendant ce moment de reprise, comment savoir si le conducteur a repris les commandes à temps ?", interroge François Farcy, directeur général adjoint en charge des indemnisations et services de la Matmut.

"Il faut une boîte noire qui enregistrerait toutes les décisions prises par la voiture et le conducteur"

"Il faut un système de boîte noire qui enregistrerait toutes les décisions prises par la voiture et le conducteur mais aussi toutes les données récoltées par la multitude de capteurs installés dans le véhicule", ajoute François Nédey. "Et surtout, ces données doivent nous être accessibles sans qu'elles puissent être modifiées par les parties prenantes, ce qui n'est pas encore le cas. Si aujourd'hui un véhicule qui a la fonction de stationnement autonome, déjà sur le marché, écrase un enfant alors qu'il se gare, rien n'oblige son constructeur à nous donner accès à toutes les informations récoltées par le système", s'inquiète-t-il. Un premier problème que les assureurs entendent régler au plus vite : "Il y a déjà des discussions pour déterminer des standards pour l'utilisation de ces données", précise le spécialiste d'Allianz France.

Derrière la question des responsabilités se cache aussi celle de la perte de revenus pour les assureurs. Une manque à gagner qui pourrait être colossal, à en croire Matthieu Noël : "Sur les marchés matures comme l'Allemagne, la croissance progressive du véhicule sans chauffeur pourrait réduire le revenu total de l'assurance automobile de 40% d'ici 2030. Sur toute l'Europe, ce recul est estimé à 25% car la croissance du véhicule autonome sera moins rapide dans certains pays comme la France, où le taux de renouvellement du parc automobile est moins élevé".

En Europe, les primes de l'assurance automobile reculeraient de 25% d'ici 2030

Mais François Nédey n'y croit pas : "Les fabricants devront se garantir contre les risques technologiques mais aussi contre les recours des victimes d'accident. Et il suffira d'une petite panne logicielle ou technique pour avoir une série d'accidents, comme l'industrie du BTP peut en connaître si, par exemple, un immeuble s'effondre à cause d'un béton défectueux. De plus, il va bientôt y avoir de plus en plus d'accidents où le conducteur dira qu'il n'était pas en train de conduire. Il faudra le prouver et déterminer la responsabilité de chacun."

Et pour François Farcy, les automobilistes n'échapperont tout de même pas à l'assurance : "Nous avons observé ces dernières années une recrudescence des catastrophes naturelles et d'autres sinistres extérieurs au véhicule comme le vandalisme ou les vols. Ces événements inattendus touchent tous les véhicules, quand bien même ils seraient autonomes."

Se posera tout de même un problème de taille, selon Matthieu Noël : "D'un côté les constructeurs assureront leur parc pour bien moins cher que ce les particuliers payent actuellement et de l'autre les automobilistes ne comprendront pas s'ils payent autant qu'aujourd'hui alors qu'ils conduisent moins et prennent moins de risques dans leurs véhicules autonomes."

"Il y a une recrudescence des catastrophes naturelles, du vandalisme et des vols"

Et pas question pour les assureurs de pénaliser les conducteurs de véhicules classiques : "Ceux qui n'auront pas de véhicule autonome ou semi-autonome paieront plus cher car ils seront fatalement plus à risque, affirme François Nédey. Mais nous refusons de pousser trop loin cette segmentation car elle risquerait d'augmenter le nombre de conducteurs non assurés, et cela pèserait donc l'ensemble de la société par les fonds de garantie. Il y aura une obligation à la mutualité entre les véhicules autonomes ou presque autonomes et les autres, comme cela existe aujourd'hui pour les catastrophes naturelles, par exemple. Car si les assureurs n'étaient pas obligés de mutualiser le risque inondation, beaucoup d'habitants de zones inondables ne pourraient s'assurer qu'à des tarifs prohibitifs", précise-t-il.

Cette période de cohabitation entre véhicules autonomes et véhicules avec chauffeur représenterait justement une belle occasion pour les assureurs, explique Matthieu Noël : "Le passage à la voiture autonome va nécessiter une connectivité croissante dans les véhicules. Cela offrira aux assureurs la possibilité de développer de nouveaux services connectés. Ils pourront utiliser les données récoltées par les capteurs embarqués et les monétiser pour les transformer en services à valeur ajoutée, comme des plateformes d'autopartage ou de covoiturage avec d'autres assurés".

"La profitabilité va grimper car il y aura une baisse considérable des fraudes"

Une autre opportunité pourrait également s'ouvrir du côté des opérateurs de transport en commun, toujours selon Matthieu Noël : "Le véhicule autonome sera principalement partagé et déployé en flottes dans des solutions de mobilité urbaine. Les opérateurs seront donc aussi responsables, comme par exemple la RATP en cas d'accident de métro."

Enfin, une dernière planche de salut s'offre aux assureurs, selon l'expert de Ptolemus : "Si les primes vont considérablement chuter, la profitabilité, elle, va grimper car il y aura une baisse considérable des fraudes : avec la voiture autonome, il sera quasiment impossible de mentir sur les conditions d'un sinistre."  Tant qu'il y aura des sinistres…

 

*Matthieu Noël interviendra lors de la conférence Automobile et Digital organisée par CCM Benchmark.

 

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