Le désendettement de la France n’est pas réalisable

Face à la dette réelle, il existe des « bombes » à retardement qui réduisent considérablement le champ d’action du Président de la République. Le désendettement de la France doit rester la priorité et l’incontournable objectif de celui qui sera élu le 6 mai 2012.

Alors que l’échéance du deuxième tour de l’élection présidentielle se rapproche, le problème de la dette de la France refait surface. Cette résurgence, que la campagne électorale semblait avoir occulté, apparaît sous deux manières différentes : de manière indirecte par le biais de l’Espagne et de manière directe au travers des derniers chiffres connus sur la dette de la France. L'Espagne, et ce n’est pas une bonne nouvelle, n’est pas parvenue au début du mois d’avril 2012 à placer la totalité de ses titres obligataires et le taux de rendement des obligations espagnoles à 10 ans a progressé de 24 points pour atteindre le taux de 5,685 %. L’Espagne inquiète et n’atteindra pas ses objectifs de réduction du déficit budgétaire. La contagion s’est immédiatement transmise à l’Italie et au Portugal. Par les craintes suscitées à l’encontre de l’Espagne, ressurgit le scénario de l’incendie et de sa contagion aux pays européens trop endettés parmi lesquels figure la France.
L’autre nouvelle est la progression continue de la dette de la France qui a atteint à la fin de l’année 2011 le chiffre de 1 700 Md€ soit un taux de 86% du PIB du pays,
avec toujours plusieurs sujets d’inquiétude : le niveau de croissance de la France qui joue sur les recettes, la difficulté à maîtriser les dépenses publiques et la montée des engagements « hors bilan ». Nous reprendrons ce dernier point qui est important et souvent placé au second plan car ces engagements ne sont pas comptabilisés directement dans le calcul de la dette publique[1]. Il s’agit des garanties explicitement accordées par l’Etat mais aussi et principalement des engagements de retraites en faveur des fonctionnaires de l’Etat, de la Poste et des fonctionnaires bénéficiant de régimes de retraites spéciaux. Le montant de ces engagements est considérable et a été « estimé » à hauteur de 800 Md€. Il s’agit bien entendu d’engagements à terme qui se traduiront par de la dette effective le jour où les personnes concernées partiront à la retraite. C’est cependant un sujet d’inquiétude car ce montant peut varier très sensiblement si des mesures législatives viennent modifier l’étendue des avantages. Ce rappel met en lumière que face à la dette réelle, il existe des « bombes » à retardement qui réduisent considérablement le champ d’action du futur Président de la République. La conclusion de ces deux éléments est simple : l’endettement de la France doit rester au centre de toutes les politiques économiques de demain et a fortiori pour les candidats qui ne peuvent pas s’en affranchir. La rigueur ne peut pas être éludée. Mais quel doit être la formulation de l’objectif à moyen terme ? Des candidats, parmi les plus sérieux, parlent d’un objectif de « désendettement » de la France. Dans l’état actuel, cet objectif n’est pas réalisable et il est impensable aujourd’hui de parler de « désendettement ». Car la dette va continuer à augmenter « mécaniquement » pendant encore quelques années et quand bien même on mettrait en place une politique de rigueur budgétaire. Deux raisons à cela. Tout d’abord, les déficits publics sont encore une réalité (-5,4% pour 2011 et -4,5% fixé comme objectif pour 2012). On estime que le déficit prévu pour 2012 entraînera automatiquement une croissance du taux de la dette de 2,2 points, ce qui nous amène à plus de 88%. La seconde raison est que la croissance de la France reste faible (moins de 2% en tout état de cause pour 2012). Si la croissance est inférieure à 2% un déficit de 3% ne parviendra pas à stopper la progression de la dette. Le seuil de 90% sera donc atteint en 2013. Or, ce seuil est depuis longtemps considéré comme une cote d’alerte.
On le voit, le seul objectif « sérieux » du futur Président de la République n’est donc pas le désendettement de la France qui n’est pas réalisable (sauf une politique d’austérité mais qui condamnerait la croissance) mais bien, dans un premier temps, et ce sera long et coûteux, la stabilisation durable du niveau de la dette publique, avec une surveillance des engagements hors bilan. Ce n’est qu’ensuite, dans quelques années seulement, que l’on pourra envisager sa décrue. C’est donc bien sur une période de dix ans d’efforts que se joue l’avenir économique de la France. Chronique rédigée par Michel TERNISIEN (Économiste et Président de valeurdemarque.com  et Michel TUDEL (Président d’honneur de la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes et Président du réseau ABSOLUCE)
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[1] Voir sur ce point le rapport 2012 de la Cour des Comptes.

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