Jusqu’où peut aller la location de voitures entre particuliers?

La location de voitures entre particuliers connaît un développement fulgurant et surfe sur une vague collaborative dont on se demande si elle ne va pas emporter les loueurs traditionnels.

Les fers de lance de la location automobile entre particuliers se portent bien: Drivy annonce qu’il dépassera bientôt le million de membres et Ouicar se prépare à exploiter le potentiel immense du réseau de son nouveau propriétaire, la SNCF. Si les atouts de ces nouveaux acteurs sont évidents, ils devront tout de même dépasser certaines limites fortes.

Une croissance fulgurante

Si l’on compare les pics saisonniers de juillet 2013 et juillet 2015, les recherches pour les marques Drivy et Ouicar sur Google ont respectivement quadruplé et doublé en deux ans. Pendant que le plus grand loueur de France, Europcar, restait à un niveau relativement stable avec un nombre de recherches élevé, certes, mais qui ne progressait pas.

Peut-on envisager un rattrapage à terme? Clairement oui, si l’on en croit une étude du cabinetPriceWaterhouseCoopers qui prédit à l’autopartage une croissance mondiale de  23 % par an d’ici 2025 contre 2 % pour la location de voiture traditionnelle. Une telle prédiction, si elle se réalisait, aboutirait à en faire un marché de taille équivalente à celui des loueurs.

Moins cher et plus proche

Comme expliquer ce succès? Avant tout, les plate-formes de location entre particuliers parviennent à proposer des prix très attractifs qu’elles annoncent inférieurs à 30 € la journée en moyenne. En location traditionnelle, ils se situeront entre 40 et 45 € pour une réservation en direct chez un loueur et autour de 35 € en passant un courtier: chez Carigami, comparateur des offres des courtiers et des loueurs, le prix moyen à la journée était de 32,4 € en France en 2015. Mais il n’est pas inutile de rappeler qu’il ne s’agit pas des mêmes prestations, notamment au niveau de l’âge des véhicules et donc du confort et de la sécurité: les véhicules des loueurs sont renouvelés très régulièrement, alors que la location entre particuliers propose des voitures de tous les âges.

La proximité en centre-ville est le deuxième atout majeur de l’autopartage entre particuliers: pas besoin de se rendre dans une agence, il est possible de chercher un véhicule dans les rues autour de chez soi, et donc d’économiser du temps. Ceci n’est toutefois valable aujourd’hui que dans le centre des grandes villes et quelques zones touristiques.

Enfin, l’économie collaborative a le vent en poupe et bénéficie d’une image très positive dans l’opinion. Et elle ne manque pas de perspectives: le rachat de Ouicar par la SNCF devrait favoriser l’implantation du phénomène dans les gares; des start-up comme Tripndrive et Travelercar s’attaquent au marché des locations aux aéroports; Drivy et Koolicar avancent vite sur le terrain de la location complètement dématérialisée, sans échange de clés.

Le nombre de véhicules: une vraie barrière

La location entre particuliers se heurte toutefois à une limite forte qui freine son développement: le nombre de véhicules disponible. Si les deux leaders revendiquent chacun 30 000 voitures sur leur plate-forme, soit l’équivalent de la flotte d’un acteur comme Hertz, ce chiffre est à relativiser fortement. Non seulement il est très difficile de savoir combien de véhicules sont présents sur plusieurs plateformes en même temps, mais seul un nombre très faible des propriétaires enregistrés sont véritablement actifs. D’après une étude réalisée par des étudiants de l'Ecole nationale de la statistique et de l'administration économique (Ensae), plus de la moitié des voitures présentées n’ont jamais été louées et seuls 2 % d’entre elles rapportent à leur propriétaire plus de 350 € par mois. Notamment parce que de nombreux propriétaires utilisent eux-mêmes leur véhicule pendant le pic de demande, qui se situe au moment des vacances d’été…

Les plate-formes sont les premières à le reconnaître: convaincre les propriétaires est leur principale difficulté. Ouicar est même allé jusqu’à centrer le message de sa publicité sur ce point. Plusieurs facteurs refroidissent les particuliers qui pourraient être tentés de mettre leur voiture en location. Le sentiment de propriété automobile perdure, même s’il est de moins en moins présent chez les jeunes; la crainte des accidents reste forte, alimentée par les récits des propriétaires malchanceux publiés sur Internet; l’incertitude continue de planer sur la fiscalité; enfin, la perspective de gain financier est assez limitée, et beaucoup continuent donc à se demander si le jeu en vaut la chandelle.

Outre les problèmes de disponibilité, le déficit de propriétaires tend à nuire à d’autres aspects de l’expérience client. En effet, ce sont les propriétaires qui ont le "pouvoir" aujourd’hui, ce qui peut générer une montée des prix (pour les véhicules récents et attractifs), des difficultés dans la réservation (un client a souvent besoin de formuler plusieurs demandes avant d’en voir une acceptée) ou des annulations de dernière minute. Pour les plate-formes de location entre particuliers, la prévention de ces comportements n’est pas chose aisée quand on sait l’importance qu’a pour elles le recrutement des propriétaires.

Et l'internationalisation?

Drivy est le premier à avoir entamé son expansion à l’international. Celle-ci soulève deux questions. La première est de savoir si la location entre particuliers pourra s’implanter partout. Le rapport à l’automobile personnelle est différent dans chaque pays et il sera parfois encore plus difficile qu’en France de convaincre les propriétaires de mettre leurs véhicules en location. L’Allemagne est à cet égard un premier test grandeur nature: un dossier récent du magazine de référence des consommateurs, la "Stiftung Warentest", a littéralement démonté l’offre des acteurs collaboratifs outre-Rhin, preuve que la route est encore longue. Deuxième question: les Français voyageant à l’étranger oseront-ils passer par un particulier? D’aucuns prendront l’exemple d’Airbnb pour se gorger d’optimisme. Mais la location de voiture reste plus anxiogène que l’hôtellerie: la barrière de la langue et les questions d’assurance seront des points de blocage très lourds qui empêcheront probablement les plateformes collaboratives d’accéder à une grande partie du marché.

La relation ambigüe avec les loueurs traditionnels

Les spécialistes de l’autopartage assurent qu’ils ne se posent pas en concurrents des grands loueurs, comme ils l’ont répété à l’occasion de la Journée Nationale des Loueurs organisée par le CNPA (Conseil National des Professions de l’Automobile) le 19 novembre dernier. Ces derniers disent aussi voir cette évolution d’un bon œil, car le passage de la propriété à l’usage dans l’automobile devrait aussi leur bénéficier. A une condition toutefois: que la fiscalité soit juste et permette une concurrence loyale.

Malgré tout, la puissance de cette tendance sociétale et les évolutions techniques vers plus de dématérialisation continuent à faire planer le spectre d’une "uberisation" sur les loueurs traditionnels. D’autant que le rapport publié en septembre dernier par l’ADEME (Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie) était on ne peut plus clair: la location de voiture professionnelle est le seul mode de transport directement concurrencé par le développement de l’autopartage entre particuliers.

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