Blockchain : nouvel espace, nouvelles espèces

Blockchain s’annonce comme une révolution aussi bouleversante qu’Internet pour les banques, la finance, l’assurance, les services, la propriété et même l’identité. Un game-changer incontournable.

Ouvert, distribué, open-source, transparent, anonyme, fiable, sécurisé… les promesses de la blockchain sont porteuses d’un idéal. Elle est ce rêve de la désintermédiation où le tiers de confiance est la technologie qui assure et contrôle les échanges entre ses utilisateurs.

La blockchain entend alors se substituer au Web traditionnel en créant une nouvelle forme d’espace public fondée sur un système de publication décentralisée où le consensus des utilisateurs est la vérité, on passe d’une infrastructure de publication à une infrastructure de certification. 

Pour autant cet intérêt croissant de toutes les économies, notamment traditionnelles, autour de blockchain inquiète ses prêcheurs originels et cette technologie pourrait bien ne pas être en mesure de développer toutes ses capacités.

Marshall McLuhan disait que "nous construisons nos technologies et ensuite ce sont elles qui nous construisent". De Wall Street aux activistes libertaires en passant par les Etats, sommes-nous en train d’assister à la construction d’un nouveau modèle où la confiance est partagée et l’autorité est distribuée sur un réseau ? Si oui, la blockchain va-t-elle obliger les organisations à créer et repenser leurs services avec de nouveaux usages et de nouvelles règles du jeu ? 

Une espèce naissante et expérimentale au contact de la réalité

Le concept de blockchain naît puis se développe avec la crypto-monnaie Bitcoin, un rêve technique devenu réalité. Une réalité à 6 milliards de dollars avec ses 15,5 millions de bitcoins en circulation et la naissance d’un nouveau secteur de l’économie qui a très vite intéressé les banques qui pourraient en être les premières gagnantes ou les premières perdantes.

Pour mieux comprendre son fonctionnement, voici schématiquement le principe d’une transaction sur une blockchain où A effectue une transaction envers B :


Ainsi, les applications possibles sont innombrables et l'on peut remplacer A et B par vous, l'Etat, une ONG, une association, votre banque, votre assurance, votre notaire, votre plombier… Tout fournisseur de service peut être acteur d’une transaction.

L’objet de la transaction pourrait tout aussi bien être un titre de propriété, un CV, une certification, un contrat de travail, du code source, et pourquoi pas une idée, une opinion ou un vote !

Quant à la valeur, pour cela il y a la cryptomonnaie qui vous permet d’effectuer des transactions ou d’être rétribué en les contrôlant, souvent en bitcoin mais également en ether dans le cas d’Ethereum, une autre blockchain. Potentiellement, chaque blockchain peut avoir son propre indice de valeur. Ce dernier point pose la nécessité de l‘interopérabilité des blockchains au risque sinon de voir émerger une multitude de blockchains publiques ou privées qui ne communiqueraient pas entre elles.

La blockchain offre ainsi une alternative économique tout à fait réaliste pour Michel Bauwens, théoricien du P2P : "De mon point de vue, le plus grand potentiel de la blockchain réside dans la création de chaînes logistiques participatives et ouvertes. On peut ainsi imaginer une économie circulaire et ouverte où les transactions seraient simplement vérifiées par la blockchain".

Qui cette nouvelle forme de transaction risque-t-elle de fragiliser ? Les acteurs traditionnels : banques, assurances, Swift, Visa, Mastercard mais aussi Uber, Airbnb, Paypal, Twitter, Booking.com, l'INPI… en réalité tout organe de contrôle décentralisé deviendrait distribué. 

On peut comprendre la nécessaire tentative de préemption par ces derniers, question de survie et d’adaptation, mais la blockchain est plus qu’une nouvelle espèce dans un écosystème connu : elle propose un nouveau modèle applicable aux transactions mais aussi aux services et les exemples ne manquent pas :

  • Court-circuiter Uber ou Airbnb en utilisant la blockchain ? Oui, et ça existe pour Uber c’est La’Zooz en Israël.
  • Consulter mon dossier médical et le partager uniquement avec ceux que je veux ? Oui, une initiative dans ce sens : le projet Enigma permet de donner accès à vos données pour des chercheurs, anonymement, moyennant rétribution.
  • Rétribuer un auteur directement pour un article ou une vidéo par des micro-paiements sans intermédiaire ? Oui, ce qui pourrait créer un modèle économique alternatif à la publicité pour les médias.
  • Exécuter une application depuis la blockchain sans l’avoir sur mon ordinateur ? Oui, et de manière totalement sécurisée grâce au consensus.
  • Prendre part aux décisions d’une organisation totalement décentralisée ? Oui, Backfeed fournit ce service.
  • Gérer un registre de propriété immobilier ? Oui, le Honduras et le Ghana ont initié chacun un projet de cadastre en blockchain pour notamment combattre la corruption.
  • Créer une chaine de traçabilité inviolable ? Oui, cela existe pour la propriété intellectuelle des makers avec Makernet.
  • Garantir la véracité des qualifications ou certifications d’une personne, d’un organisme ? Oui, le projet Bitproof inscrit les diplômes dans une blockchain pour éviter la fraude.
  • Faire communiquer tous mes objets connectés entre eux ? Oui, si émerge une Blockchain des Objets en lieu et place de l’Internet des Objets, c’est une promesse majeure.
  • Etre automatiquement prélevé de mes impôts par la blockchain de l’Etat ? Oui, et on pourrait également s’assurer automatiquement que tout le monde paye et a payé ses impôts, Zoug en Suisse va par exemple accepter d’être payée en Bitcoins par ses habitants.
  • Décentraliser la gestion des noms de domaines des sites ? C’est déjà fait, c’est le projet Namecoin, mais ça ne marchera jamais.

On peut résumer toutes ces innovations en 3 catégories : 

  • Le transfert d’actifs à utilisation monétaire mais aussi titres, votes, actions, obligations…
  • La blockchain en tant que registre de suivi : elle assure ainsi une meilleure traçabilité des objets et des actifs.
  • Les smart contracts, des programmes autonomes qui exécutent automatiquement les conditions et termes d’un contrat, sans nécessiter d’intervention humaine.

L'initiative la plus avancée dans le domaine des services reste le projet Ethereum, la deuxième cryptomonnaie la plus importante après Bitcoin. Celle-ci permet l’exécution de smart contracts sur toutes les machines du réseau à la fois, simultanément. Ainsi, on passe d’un registre partagé pour Bitcoin à un ordinateur partagé puisqu’il peut aussi exécuter des applications, appelées Distributed Apps (Dapps). Joseph Lubin, son créateur, qualifie son projet à la fois de "premier ordinateur global" , mais aussi de "nouveau principe d’organisation pour l’humanité". Une dualité qui rappelle toute l’ambivalence de blockchain pour ses entrepreneurs : entre service et idéologie

La poule aux œufs durs ?

Un système d’auto-régulation par le consensus, une gouvernance horizontale, un tiers de confiance supprimé, la réduction des coûts, l’inviolabilité, le combat de la corruption, la transparence, l’automatisation, la protection de la vie privée… les promesses sont nombreuses mais les limites aussi bien réelles.

Paradoxalement, ses qualités intrinsèques sont ses forces et ses faiblesses à la fois ; n’importe qui peut s’approprier et adapter la technologie à son usage voire même en détourner les valeurs originelles en se posant comme tiers de confiance. Mais tout comme pour Internet, la fin ne doit pas censurer le moyen, les centaines d’initiatives blockchains sont les témoins d’une révolution naissante et un signe positif pour sa démocratisation.

Taille maximale de la blockchain, temps de traitement des transactions, démocratisation, crise de croissance, surexposition menant à une surexploitation trop rapide, certains observateurs constatent déjà un effet de charrue avant les bœufs. Autant sur la plateforme en elle-même : « L’excitation sur les applications possibles l’a tant emporté que beaucoup ont totalement négligé l’architecture du système sur lequel elles tourneraient. » (Joi Ito, MIT, source), que sur sa gouvernance : « le problème aujourd’hui, c’est que le collaboratif est une couche que l’on ajoute sur une plateforme traditionnelle qui capte la valeur d’une communauté. La technologie va aider à redistribuer la valeur, mais la gouvernance doit également être modifiée. » (source).Paradoxalement, ses qualités intrinsèques sont ses forces et ses faiblesses à la fois ; n’importe qui peut s’approprier et adapter la technologie à son usage voire même en détourner les valeurs originelles en se posant comme tiers de confiance. Mais tout comme pour Internet, la fin ne doit pas censurer le moyen, les centaines d’initiatives blockchains sont les témoins d’une révolution naissante et un signe positif pour sa démocratisation.Renaissance ou aboutissement du P2P, les défenseurs de la blockchain ne souhaitent pas une issue pour eux fatale par une dislocation du protocole en d’innombrables initiatives non interopérables, créant alors un nouvel outil technologique pour l’économie traditionnelle avec un statu quo du système de gouvernance. L’enjeu de la blockchain est aussi politique, quasi spirituel pour ses défenseurs les plus engagés. Elle représente cette utopie que les activistes libertaires ont déjà lâché à “l’Autorité” avec Internet.Blockchain est un enfant à l’échelle des révolutions, on lui fait volontairement porter tous les espoirs d’une société en mutation et en quête d’indépendance. Ce qui ne manque pas de le fragiliser au lieu de le renforcer, par l’éducation et la formation, avant sa mise en action.Pour Joi Ito, il faut “réunir cette communauté et mettre en place un plan technique (…) Etablir les principes. Mettre en place un processus de gouvernance… Dépasser la communauté des développeurs”. Pour Michel Bauwens, “nous sommes de plus en plus dirigés par des choix techniques qui n’ont été soumis à aucun débat démocratique. Les règles sont intégrées dans des platesformes utilisées au quotidien, qui manipulent nos comportements”.Les débats sur la juridiction de la blockchain rejoignent ceux déjà ouverts sur l’Intelligence Artificielle avec la responsabilité des robots.

On entre dans le domaine du jugement et de l’éthique avec son lot de questions irrésolues aujourd’hui. Qui est responsable : le créateur originel ou celui qui fait évoluer ? Celui qui initie ou celui qui inscrit ? Comment réguler une technologie autonome ? A qui peut-on et doit-on faire confiance dans ce système ? Qui détient le pouvoir ?

« Cela ne consiste pas en un abandon de la nécessité de confiance, mais simplement un transfert des sujets de cette confiance. Et par extension le transfert de la légitimité et du pouvoir. »

Tandis que les cerveaux dissertent, un débat complexe et universel fait le jeu des initiatives privées. Avançant sur des mises en application concrètes, elles prennent le risque de dénaturer le concept même de la technologie : détourner pour mieux contrôler ? 

L'autorégulation par l'utilité et la réalité, le darwinisme appliqué à la blockchain

Bitcoin ne perce pas auprès du grand public, notamment en France, son image alternative techno-centrée déplaît et n’intéresse pas.

Blockchain ne doit pas suivre cette trace ni devenir un artifice technique au potentiel étouffé par les intérêts économiques conservateurs.

Cette technologie doit entrer dans notre quotidien à des niveaux élémentaires de service. Encore balbutiante, son adoption est limitée par sa jeunesse et sa technicité. Cela favorise son adaptation par des acteurs privés sur des modèles traditionnels avec, consciemment ou non, une déformation de certains de ses principes élémentaires, comme la notion d’autorité et de distribution des règles, en somme le pouvoir. C’est un danger notable.

Sa démocratisation ne sera possible que par sa transformation comme service intégré, au même titre que l’est aujourd’hui Internet, le téléphone, l’électricité, des acquis de notre quotidien dont on ne se soucie pas du mode de fonctionnement mais du bon fonctionnement par le résultat et l’utilité, principes de réalité.

Des initiatives vont naître et disparaître, vivre et mourir, le darwinisme va s’appliquer immanquablement sur les nouvelles espèces et il nous appartient de s’approprier ce nouvel espace fertile pour faire naître les services et usages de demain. Les plus promptes à perdurer seront les initiatives audacieuses et utiles !

Comment s’y prendre ? Les marques et organisations ne doivent pas avoir peur de placer blockchain au sein de leur transformation digitale car les citoyens et les start-ups ne les attendront pas.

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