Brevets : les laboratoires au bord du précipice

Fin des brevets de médicaments Les grands labos font face à "la falaise des brevets", ou "patent cliff". Leurs médicaments phares vont tomber dans le domaine public, entraînant un manque à gagner colossal.

Pour les laboratoires pharmaceutiques, 2012 est déjà étiquetée comme annus horribilis. Entre le troisième trimestre 2011 et le premier trimestre 2013, huit des médicaments parmi les plus vendus au monde verront leur brevet arriver à échéance aux Etats-Unis ou en Europe (tableau ci-après). A eux seuls, ces médicaments ont généré près de 52 milliards de dollars de recettes en 2010, soit 6% du marché mondial. Bref, c'est un véritable tsunami qui va s'abattre sur ces grands laboratoires, la plupart d'entre eux  réalisant la quasi-totalité de leurs chiffre d'affaires grâce à 3 ou 4 médicaments vedette.

Un quart du CA menacé

Ainsi du Lipitor (commercialisé en France sous le nom Tahor), anti cholestérol vedette de Pfizer et médicament le plus vendu au monde : il pèse près de 20% du chiffre d'affaires annuel de l'entreprise mais verra son brevet tomber dans le domaine public fin novembre 2011 aux Etats-Unis et en 2012 en Europe. Le Zyprexa, dont le brevet expire lui aussi fin 2011 aux Etats-Unis, comptait pour 22% du chiffre d'affaires d'Eli Lily en 2010. L'an prochain, le plus gros morceau concerne le Plavix. Cet anti agrégeant plaquettaire, exploité conjointement par Sanofi et Bristol-Myers Squibb, est le deuxième médicament le plus vendu au monde : il a généré 9,4 milliards de dollars de chiffre d'affaires pour les deux laboratoires en 2010. Son brevet expire en mai 2012 aux Etats-Unis.

Une fois que les versions génériques arrivent sur le marché, la sanction est sans appel : "Les ventes du princeps chutent en moyenne de 80%", affirme Claude Le Pen, professeur à l'université Paris-Dauphine. L'anticancéreux Gemzar d'Eli Lilly a, par exemple, vu ses ventes chuter de 72% en un an après l'expiration de son brevet en novembre 2010. Sans compter une sévère coupe du prix. "Pour inciter à vendre le générique, dont les marges sont moins élevées pour les pharmaciens, l'Assurance maladie diminue en général les prix de moitié", ajoute-t-il.

Les marchés s'inquiètent d'ailleurs au plus haut point. Malgré des rachats d'action massifs et des dividendes généreux censé soutenir leur cours de bourse, le prix de l'action des "big pharma" n'en finit plus de chuter. Et en novembre 2011, l'agence Fitch a dégradé la note d'Eli Lilly de A+ à A, arguant justement de la perte des brevets de ses blockbusters.

Gagner du temps

Face aux échéances, les laboratoires cherchent d'abord à gagner du temps. "Un médicament est généralement protégé par plusieurs brevets, dont la date d'expiration s'échelonne dans le temps", explique Claude Le Pen. Certaines firmes tentent aussi de lancer leur propre concurrent ou une nouvelle formule quelques mois ou quelques années avant l'expiration du brevet. En 2009, le laboratoire Cephalon (racheté depuis par Teva) a ainsi lancé le Nuvigil, une version "améliorée" du Provigil, dont le brevet expire en mars 2012 aux Etats-Unis. Celui du Nuvigil expire lui en... 2023. Les labos se résolvent aussi parfois à fabriquer les génériques de leurs propres médicaments tombés dans le domaine public. "Cela permet au moins de préserver les outils de production", justifie Claude Le Pen.

La perte de revenus totale pour les laboratoires s'élèvera à 120 milliards de dollars pour la période 2011-2015

Enfin, ils tentent de rassurer les marchés sur leur "pipeline", c'est-à-dire les médicaments en phase de test. Problème, ces nouvelles molécules sont bien loin de compenser les extraordinaires recettes de leurs médicaments vedettes. Ce sont pour la plupart des médicaments s'adressant à une cible très réduite. Le produit phare de Genzyme, le Cerezyme, traite par exemple la maladie de Gaucher, qui concerne à peine 500 personnes en France. Mais il est vrai que le traitement médicamenteux par patient frise les 300 000 euros annuels...

Mégafusions et restructurations

Malgré ces parades, la panique règne dans le petit monde des laboratoires. Ces derniers se sont lancés depuis 2009 dans des mégafusions et plans de restructuration massifs. Sanofi a par exemple déboursé 20 milliards de dollars début 2011 pour s'offrir la société américaine de biotechnologies Genzyme, tout en annonçant son troisième plan social en trois ans. Le japonais Takeda compte amortir la perte du chiffre d'affaires de son antidiabétique Actos grâce au récent rachat du suisse Nycomed.

De grandes manœuvres qui ne devraient pas cesser dans l'immédiat, tant les prochaines années ne s'annoncent guère joyeuses : entre 2013 et 2015, d'autres blockbusters vont perdre à leur tour leur brevet, comme l'anti-inflammatoire de Pfizer  Celebrex (2,3 milliards de dollars de recettes en 2010), le traitement contre la maladie d'Alzheimer d'Eisai Aricept (3,7 milliards de dollars) ou l'anti ulcéreux Nexium d'AstraZeneca (4,9 milliards). Selon le cabinet d'études IMS Health, la perte de revenus totale pour les laboratoires s'élèvera à 120 milliards de dollars pour la période 2011-2015.

Brevet / SANOFI AVENTIS