Ubérisation et emploi

L'ubérisation est un enjeu économique mais aussi societal avec des impacts sur les emplois et les modes sociaux de régulation.

Depuis bientot deux ans et la création du néologisme "ubérisation", il existe beaucoup d'espoir et de craintes à l'égard de ce phénomène. 

Les agences de permis de conduire avec Ornicar, les notaires avec Testamento, les hôteliers avec AirBnB, les cas d’usages se multiplient renforçant les débats voir les manifestations d’opposition. La France est en première ligne. Car notre pays est source d’inspiration (cas de Uber face à la pénurie et la faible qualité de service des taxis parisiens), succès de développement (pour AirbNB ou Uber, la France est dans le top 3 mondial), un des pays de contestation du modèle mais aussi d’intérêt et de succès (la SNCF qui rachète Ouicar, le Boncoin qui concurrence Pôle Emploi sur les offres !). Les débats sont passionnés et les arguments pour ou contre se multiplient avec parfois de la mauvaise foi.


Ce sont les fondements de l’économie qui sont impactés et, bien sûr, très vite les modèles établis (rentes), les organismes de régulation ou les spéculateurs (la valeur de la licence de taxi, la vraie question des tensions récentes) qui sont dépassés, attaqués, menacés, et donc entrent en résistance. Michel Volle[1] dans son livre iconomie, illustre bien la rupture avec les modèles économiques classiques et le développement d’une concurrence que comprennent difficilement les autorités de régulation. La variété de l’offre, la différenciation des services, la personnalisation peuvent créer un monopole de niche, local, dans un monde globalement concurrentiel.


Les conséquences sont nombreuses. Elles concernent le capital avec la déstabilisation des investissements traditionnels (les hôtels face à AirBnB), la remise en cause de rente de situation (les licences de taxi et Uber) ou des actifs nouveaux de distribution ; elles concernent aussi la fiscalité (récolte de la TVA, de la taxe de séjour pour AirBnB, Uber et le statut des autoentrepreneurs) et la régulation (qu’est-ce qu’un monopole de marché aujourd’hui, quelle interopérabilité). Elles concernent aussi le travail avec des implications profondes.


En effet, le vrai changement est dans le rapport au métier et au statut que représente le salariat. Certes le phénomène des freelances existe déjà, une partie des métiers concurrencés sont des artisans mais l’ "ubérisation" de tous les secteurs annonce-t-elle la fin du salariat ?

Lors de la seconde révolution industrielle, se sont développés les grands groupes dont le cœur du fonctionnement était constitué par les salariés (tout étant construit autour d’eux avec les processus, organigrammes, techno structures, le curseur avec l’interne et l’externe – sous-traitance, outsourcing).


L’ubérisation consiste à mettre le client au centre (ce qui est affirmé depuis des décennies, mais mis en pratique que récemment). Cela a des conséquences importantes sur les services qui découlent de ce phénomène et donc sur le travailleur qui le délivre.


Dans des pays comme la France, le salariat est un des terreaux structurant de notre société. Le salariat a permis d’instaurer des normes autour d’un principe de mutualisation du risque (protection sociale au sens large). En France il est plus compliqué d’obtenir un prêt bancaire ou un logement en location quand on n’a pas le saint graal du CDI …ceci devient incompatible avec l’ubérisation du salariat.


L'absence de plein emploi (dont les processus de délocalisation dans l'industrie ont accéléré la diminution), peut conduire à une mise en concurrence extrêmement violente, d'un marché de l'emploi basé sur une offre et une demande rendue entièrement fluide par des plateformes de médiation. Par contre, cette fluidité est aussi génératrice d'une augmentation de la demande donc de l'emploi et donc de la croissance entrainant un cercle vertueux.


Entre ces différentes forces en présence, laquelle est la plus forte, voici le sujet. En cela il faut être vigilant sur les risques de délocalisation lié à l’uberisation. Les emplois menacés pouvant être des emplois intellectuels type traducteur, production, graphiste. 


L’enjeu est donc sociétal avant tout et il va l’être de plus en plus.


[1] Volle, Michel, iconomie, Editions Economica, 2014, 227 pages


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